LA LETTRE DU PEAL N° 31 :    17 août 2019

RELIGION   ET "SACRIFICE"

« Dans les cuisines […] on s’affairait pour le repas de Noël : lapins, pintades,
oies, porcelets, chapons, brochets avaient été proprement décapités, dépecés et découpés. […] Autour [du frère Gaspard], ses aides pétrissaient la pâte et préparaient les fumets. […] Les flammes rugissaient dans les grandes cheminées où l’on suspendait à rôtir les volailles embrochées cou sur cul. Une goutte glissait de temps en temps le long des oiseaux luisants de gras pour tomber dans le feu. »

Dominique Fortier, Au péril de la mer.

Le sacrifice, humain puis animal, serait consubstantiel de la religion. Lors des deux lettres précédentes (voir Lettres n° 29 et n° 30), nous avons abordé les relations qu’entretient la religion non seulement avec les catastrophes environnementales mais aussi avec la nature. Nous en avons déduit que les dieux, ou les forces surhumaines, semblaient être au-dessus de tout, et que le verdissement du discours religieux actuel ne pouvait résoudre à lui seul les problèmes environnementaux.

Nous nous intéressons ici au quotidien et à l’ordinaire des hommes, soit au fait de se nourrir. Si l’alimentation est évidemment un besoin fondamental, vital, au même titre que celui de protection, quel rapport la religion entretient-elle avec la nourriture ? Et, de facto, quels sont ses impacts sur l’environnement ?

La nourriture est distinguée de deux manières par la religion, il y a celle du corps mais aussi celle de l’esprit. Dans un premier cas, elle désigne des aliments de différentes origines, animale, végétale ou de tout autre nature. Dans un second cas, le repas évoque, pour le religieux, la communion et le partage. En revanche, avec le jeûne, lors des rites initiatiques dans les sociétés animistes, la privation de nourriture permettrait aux novices d’avoir des hallucinations et de reconnaître leur animal tutélaire. Dans le cas du bouddhisme, ce manque favoriserait, par le biais de la méditation, l’élévation spirituelle. Pour d’autres systèmes religieux, le jeûne renvoie plutôt à une attitude de dévotion envers une divinité, comme dans l’hindouisme. Il faut distinguer le jeûne de l’abstinence et de l’interdiction de consommer des aliments non maigres (viandes, laitages, œufs). Les chrétiens, par exemple, font pénitence pour se rapprocher de Dieu, alors que les juifs font abstinence pour le remercier, notamment le jour du Grand Pardon (Yom Kippour). Cette tempérance se retrouve chez les musulmans qui, à travers elle, conservent une forme de crainte à l’égard de Dieu. La plupart des religions prescrivent donc des usages alimentaires à leurs fidèles, pour des raisons spirituelles ou parfois diététiques. L’Église catholique impose un calendrier précis : deux jours maigres chaque semaine (ou sans viande), les mercredi et vendredi. Les doctrines font état d’interdits, comme celui de consommer du cochon, de la vache ou du chien, ou imposent des techniques particulières d’abattage des animaux (kasher ou halal). La plus importante restriction calendaire imposée par l’islam est le Ramadan. En remettant en question ces rituels et donc en rendant discutables ces valeurs fondamentales, l’individu prend le risque d’être mis au ban et exclu. Irvin Yalom, dans son ouvrage Comment je suis devenu moi-même, mettait d’ailleurs en exergue, avec certes beaucoup d’espièglerie, l’iniquité du doute, lorsqu’il écrivait : « “Si ne pas mélanger du lait avec la viande sert à éviter la possibilité abominable que le veau cuise dans le lait de sa mère, alors Rabbi, pourquoi faut-il étendre les règles aux poulets ? Après tout, les poulets ne donnent pas de lait.” Excédé, le rabbin a fini par m’expulser de l’école. »

Dans tous ces cas, la nourriture du corps passe dès lors bien après celle de l’esprit. Cependant, après le temps de la prière, vient celui des réjouissances. Le carnaval, dont l’étymologie est carne vale, ou l’autorisation de manger de la viande, se produit lors de fêtes religieuses, à l’occasion de la fin de la moisson, de la Pâque, ou de la fête des récoltes, par exemple. Chez les anciens Grecs, la fête avait toujours cet aspect religieux, afin d’honorer une divinité locale. Cela se terminait par un sacrifice, avant la tenue d’un grand banquet qui permettait de souder tous les membres de la communauté. Comme le relate Tristan Garcia, dans son Histoire de la souffrance, au Magadha, province de l’Inde ancienne, lors de la montée sur le trône de l’empereur Samudragupta, au ive siècle de notre ère, le rituel fut d’écarteler un cheval blanc avant de le dépecer et de le cuire. Ainsi, les brahmanes offraient aux dieux les fumets que ces derniers pouvaient savourer, c’est-à-dire l’essence des cuisses, du foie et des organes vitaux, tandis que la population dévorait la viande sur de grandes tables communes, pendant que les enfants riaient et criaient dans les rues : « Il est sacrifié, le cheval innocent », en l’honneur de leur souverain. Toutefois, ces rituels sacrificiels ne sont pas, comme on pourrait le penser, l’apanage des temps anciens. Prenons d’ailleurs quelques exemples contemporains, en ne considérant que la consommation carnée. Au Népal, en 2009, lors de la fête hindoue de Gadhimai, 20 000 buffles ont été sacrifiés le premier jour et, selon les estimations, entre 250 000 et 500 000 animaux durant toute la durée de l’événement. Pour Noël, simplement en France, même si cela n’est plus une fête strictement religieuse, 2,47 millions de dindes sont dévorées, sans compter les canards, les chapons et autres volailles. Lors de la fête de Pâques, toujours en France, 115 000 agneaux sont consommés, comme d’ailleurs pour l’Aïd, quand environ 100 000 moutons sont exécutés, sans compter quelques milliers de bovins.

Pourtant, cela semble bien paradoxal. Depuis longtemps, des voix s’élèvent afin de critiquer cette hécatombe. Par exemple, l’Ancien Testament dénonçait déjà ce régime sacrificiel, puisque pour lui il devait y avoir une prise de conscience de la responsabilité des hommes dans la gestion de leurs conflits, plutôt qu’un report de leurs tensions sur un tiers. Les cérémonies religieuses, de purification (ou de purge) et de propitiation (ou de sacrifice), évoquent le respect impérieux de la vie et de la non-violence. Chez les esséniens, le repas eschatologique est le dernier repas, où dominent le pain et le vin. Le sacrement chrétien, Eucharistie pour les catholiques ou Sainte Cène pour les protestants, symbolise le rite suivant lequel Jésus distribue du vin et du pain aux apôtres en leur disant : « Ceci est mon corps… Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang… » Ainsi, de même que le moulin, destiné à produire de la farine, donnait le corps représenté par l’hostie (nourriture de l’âme), le pressoir laissait s’écouler le « sang » du Christ. L’homme se donne en sacrifice pour le salut des autres. Le végétarisme, par exemple, est une norme culturelle dans le sikhisme. Il est indissociable d’une réelle observance de la non-violence hindoue, caractéristique de la communauté pure, et d’un refus de consommer de la viande et du poisson, ou toute chair animale, en référence à l’enseignement des guru (maîtres). S’abstenir de blesser est le plus grand des principes. Mais alors, les autorités religieuses n’auraient-elles que peu de poids face à une société de consommation de masse de plus en plus débridée, source de tant de problèmes environnementaux ? Ou bien en retirent-elles des bénéfices directs, comme dans l’Europe médiévale, où l’autorisation donnée par l’Église de manger le vendredi du poisson, considéré comme aliment maigre, correspondait essentiellement à l’intérêt des abbayes, propriétaires des étangs et donc du monopole de la production et de la vente ? Ce que l’on constate, c’est que l’animal, dans ce cadre, demeure le simple bouc émissaire. Il permet, en effet, aux humains de transférer sur lui tous les maux de la société pour les effacer par le sacrifice animal. René Girard mettait d’ailleurs cela en évidence. Pour lui, la violence entre les humains ne pouvait se dissiper que si elle s’orientait vers une victime tierce, c’est-à-dire une victime sacrificielle, pourtant un être coupable de rien. Le bouc émissaire favorise l’union du groupe, pour que ce dernier retrouve une paix éphémère. Par ce procédé, les humains sont censés rester à l’abri, puisque la victime les rachète au regard de Dieu, des dieux ou des forces surhumaines.

Ainsi, et de manière assez surprenante, certains croyants évitent de manger leur animal totem, ou au contraire le mangent dans un cadre rituel, à des fins magiques ou lors de festivités. En conséquence, on se retrouve bien loin du jeûne et de l’élévation. Par le biais du système sacrificiel, ces doctrines d’imposition se retrouvent en adéquation avec toute une organisation actuelle de production, de distribution et de consommation. Ainsi, elles ne feraient que renforcer un élevage intensif de plus en plus destructeur des terres et des sols. Le principe du « multipliez-vous », que toutes les religions paraissent instaurer, ne peut entraîner qu’une progression et un accroissement de ces pratiques. Sans vouloir faire preuve d’un moralisme trop exacerbé, les questions qui se posent sont : Pourquoi les religions ne condamnent-elles pas de tels massacres ? Pourquoi ne montent-elles pas au créneau pour dénoncer de telles tueries ?