LA LETTRE DU PEAL N° 32 :    5 décembre 2019

NOUVELLES RELIGIOSITÉS   ET ENVIRONNEMENT

« Les numérologistes se mirent à la tête du camp du Signal de Fin du Monde
et accablèrent de leur mépris les chiromanciens et leur théorie des Signes
des temps Nouveaux. […] Les astrologues, prudemment neutres pour une fois,
furent d’avis que cela ne signifiait rien du tout. Accidents, tempêtes et tremblements de terre
étaient normaux dans Kaliyug. Que pouvait-on attendre d’autre à l’âge du Mal ? »

Amitav Ghosh, Les Feux du Bengale.

Depuis quelques décennies, de nouvelles formes de religiosité ont tendance à émerger. Certaines envisagent des approches originales entre les individus et la nature, tendant vers plus de bien-être, en établissant des relations sensibles et émotionnelles avec celle-ci. Grâce à cette mystique, la planète serait ainsi sauvée des multiples turpitudes qui la traversent. Les trois Lettres précédentes (voir archives) portaient sur la religion et les rapports qu’elle entretenait avec l’environnement. Nous avons pu constater que le « verdissement » religieux actuel n’avait que peu ou pas d’impact sur la gestion des problèmes écologiques. De plus, le rapport à la nature restait toujours aussi distendu, avec notamment des rituels sacrificiels d’envergure. Nous avons jusqu’à présent traité des religions que l’on pourrait considérer comme « établies », qu’elles soient monothéistes ou polythéistes. Qu’en est-il dès lors de celles qui apparaissent ou réapparaissent et des interrelations avec ce qui les environne ?

Un des constats contemporains fut d’admettre que l’esprit religieux, voire ses rituels semblaient assez incompatibles avec une civilisation dominée par la technique, un univers rationalisé fortement sécularisé. Le naturalisme, par exemple, considérait que la place de l’humain était centrale, écartant ainsi toute autre chose. Dans cette approche, il n’y aurait qu’une continuité des corps et des propriétés physiques, et aucune présence d’âme dans les êtres de la nature. Le corps serait de texture physique, tout comme la matière en général. La théorie Gaïa est venue bousculer cela, puisque tous les êtres vivants auraient une influence sur la totalité de la planète. Elle envisage d’ailleurs des pronostics plutôt alarmants, quant à l’avenir de la biosphère, notamment face au défi du changement climatique. Pour leur part, les nouvelles religiosités ne réintroduisent-elles pas l’image nostalgique d’une nature originelle et mythique ? Au-delà de la simple progression du nombre de sectes, de gourous ou de nouveaux adeptes, qui, en France, sont environ cinq cents et fédèrent près de 500 000 personnes, et qui, selon les statistiques canadiennes, concernent environ 15 % de sa population, il existe divers mouvements qui portent un intérêt particulier à ce qui les environne. Ils se sont démultipliés en Occident et vont de la magie à l’occultisme, touchent à l’astrologie ou l’illuminisme, en passant par le néo-chamanisme. Un aspect séducteur attire de nombreux disciples, confrontés à différents problèmes qu’ils entendent résoudre. Les individus redécouvrent alors certaines pratiques traditionnelles par le biais de symboliques particulières, avec l’intercession par exemple d’un chaman, que l’on trouvait principalement dans les sociétés traditionnelles ancestrales, comme chez les animistes et dans le vaudou africain, ou encore dans les cultes totémiques ou autres. Ils attribuent aux choses une âme analogue à l’esprit humain, ainsi qu’aux éléments naturels comme les pierres ou le vent. Certains de ces mouvements ont une approche des textes très stricte, dans leur recherche du retour à la pureté originelle, avec, par exemple, le yoga, discipline à la fois du corps et de l’esprit, pratiquée en Inde dès le IIIe millénaire, ou une nouvelle conception du bouddhisme qui, quant à lui, remonte en Inde au ve siècle avant J.-C. Centrés surtout sur le désir de réaliser de nouvelles expériences, ces mouvements tentent de créer des modes de vie originaux. Mais une question se pose. Ces diverses tendances, centrées sur une recherche d’authenticité, ont-elles une véritable influence sur la réduction des problèmes environnementaux ou demeurent-elles inefficaces ?

Carl Gustav Jung, en ce qui concernait l’homme moderne, émettait l’idée que ce dernier était fasciné par le monde de l’inconscient et par le développement des sciences ésotériques. Il y avait là une importance donnée au souffle intérieur et personnel plutôt qu’à l’obéissance à un magistère. Il est possible de rapporter cela au lien actuel très net qui se construit entre le thème de la transition écologique et celui de la transition intérieure, s’apparentant à une forme ou une autre de spiritualité. Les individus se disent que, pour sauver le monde, il est nécessaire de renouer avec sa propre personne, par le biais de techniques corporelles, spirituelles ou magiques. On peut le remarquer en ce qui concerne la seule consommation alimentaire biologique, où 66 % des interrogés mettent leur santé ou celle de leurs proches bien avant les autres préoccupations. Il paraît donc assez logique, comme l’écrivait Ulrich Beck, que certains veuillent ne consommer que des œufs pondus par des poules heureuses et des feuilles de salade provenant de salades heureuses. De plus, comme l’Au-delà, entendu traditionnellement, a perdu de sa véracité, il n’a plus sa teneur salvatrice d’autrefois. La fin, ou la mort, n’engendre plus la rédemption. Ainsi, au travers de ces nouvelles expériences, la seule perspective ne serait-elle pas encore d’envisager de se sauver soi-même, dans un ici et maintenant, et non plus dans une recherche de paradis perdu ou d’éternel ? Mais alors, tout ne devient-il pas centré sur ce qui est peut-être au fondement des problèmes contemporains : l’individualisme et le seul salut de soi ? D’ailleurs, Françoise Champion donnait les caractéristiques principales de ce qu’elle nommait la « nébuleuse mystico-ésotérique ». Pour l’auteure, il existe une conception moniste du monde, sans séparation du naturel et du surnaturel, avec une centration sur la santé et le bonheur ici-bas, dans une visée de salut, mais surtout, ce qui peut retenir l’attention, avec la primauté accordée à l’expérience personnelle et à la voie spirituelle de chacun. Exit alors les valeurs communes qui devraient pourtant être à la base de nouvelles approches concernant les problèmes environnementaux, pour entrer dans un monde de protection de sa seule personne.

On sait que ce type de tendance resurgit lors de crises ou lorsqu’il existe une sorte d’inquiétude diffuse quant aux changements. De manière récurrente, des courants millénaristes invoquent systématiquement la fin des temps, la fin du monde ou l’apocalypse. On retrouve ici de nombreuses ressemblances avec d’anciennes spiritualités qui rejetaient les forces du mal, dont un des mythes fondateurs est celui de la chute, de la peur du mélange, lorsque des forces opposées pouvaient s’unir, comme par exemple l’assemblage de la lumière et des ténèbres. Dans ce cadre, la catastrophe précède toujours la rédemption. En effet, à la suite de divers tourments, apparaît nécessairement la délivrance des âmes ou des corps. Dans un univers d’anxiété, tout concourt à montrer qu’il existe une recherche de consolation. Toutefois, ces diverses mouvances mystiques qui relèvent de spiritualités occultes, quand elles ne sont pas secrètes, restent réservées aux seuls adeptes de cette recherche du salut. Ce dernier ne peut ainsi se réaliser que par l’amour et la recherche d’harmonie avec des pairs, dans le respect absolu de la Terre et de toutes ses composantes. L’anthropologue Irène Becci, dans le cas du festival genevois Alternatiba Léman et de celui de la Terre à Lausanne, montrait, dans un premier temps, que les organisateurs et les participants se disaient fortement opposés aux grandes institutions religieuses classiques. Malgré tout, elle relevait que la communion ou la méditation avec la nature, ainsi que les rituels de guérison rejoignaient en grande partie les préceptes des Églises traditionnelles. Le décalage n’est donc pas si important. N’avons-nous pas là un système très fermé, rigoriste, se référant de plus en plus à un localisme ayant toutes les qualités, qui, sous couvert d’harmonie ou de solidarité, ne ferait que mettre l’autre, ou les autres, en marge ? N’y a-t-il pas là une bien curieuse conception du monde qui ne serait réservé qu’à quelques-uns ? D’ailleurs, il n’y a parfois qu’un pas pour que ces mouvements basculent paradoxalement vers la violence et l’élimination de cet « autre ». Dans ce sillage, une fraction radicale, la deep ecology, très active, est présentée par Jean-Christophe Ruffin dans Le Parfum d’Adam. Le romancier écrivait dans sa postface : « L’influence de cette pensée [celle de Malthus] imprègne aussi d’autres idéologies contemporaines et, au premier chef, certains courants écologiques. Les citations de ce livre sont toutes exactes, y compris les plus ahurissantes, comme celle de William Aiken : “Une mortalité humaine massive serait une bonne chose. Il est de notre devoir de la provoquer. C’est le devoir de notre espèce, vis-à-vis de notre milieu, d’éliminer 90 % de nos effectifs.” »

Aussi, malgré une recherche d’authenticité, d’harmonie ou de nature originelle, ces nouvelles religiosités se trouvent inopérantes face aux enjeux environnementaux. Centrées essentiellement sur l’individu et son salut, enfermées sur elles-mêmes et mettant à l’écart tout ce qui ne leur ressemble pas, elles s’apparentent plus à des formes d’inquisition qu’à des mouvements rassembleurs. Le principe est donc la mise à l’écart ou le rejet de l’autre ; de ceux, ou celles, qui n’agissent pas conformément à leurs dogmes. Ces mouvements ne sont-ils pas en contradiction totale avec une approche commune, voire collective, qui devrait être celle des rapports à l’environnement ?