LA LETTRE DU PEAL N° 37 :    08/03/2021

DÉCHETS  ET ENVIRONNEMENT

 

C’est le dessein humain qui fait apparaître le désordre en même temps que la vision de l’ordre, la saleté en même temps que le projet de pureté.

Mary Douglas, De la souillure.
Essai sur les notions de pollution et de tabou.

Les quatre Lettres de 2021 seront consacrées aux déchets. Suivant son étymologie, le « déchet » renvoie à ce qui tombe ou à ce qui est déchu. Mais pourquoi s’en préoccuper alors même qu’a priori les déchets existent depuis des millénaires ? Lorsque nos ancêtres fracturaient des morceaux de silex, pour en récupérer des pointes, ils laissaient derrière eux des résidus. Les restes de nourriture, les excréments, les corps en putréfaction, tout comme les scories, les épluchures ou les rognures, ne sont pas des éléments très nouveaux. Avant de continuer, prenons quelques définitions du « déchet ». Pour Littré : « C’est une perte qu’une chose éprouve dans sa quantité, sa qualité ou sa valeur. » Pour Larousse : « C’est un reste sans valeur de quelque chose ou ce qui tombe d’une matière que l’on travaille. » Tout cela signifie donc que c’est de l’ordre du rebut, auquel on ne reconnaît plus aucune utilité ni fonction. Toutefois, s’il est assimilé aux débris sans intérêt, le déchet peut aussi évoquer le discrédit. En définitive, comme l’explique Yves Dupont dans le Dictionnaire des risques, le déchet est un élément avec lequel on ne souhaite surtout pas avoir de contact. Une question se présente dès lors : en quoi les déchets posent-ils des problèmes actuellement ?

La réponse à cette question semble au départ assez simple. La quantité des déchets produits, quelle qu’en soit l’origine, est de plus en plus importante. Le monde croule de nos jours sous les immondices, les ordures, les détritus et ce qui est supposé relever de ces diverses appellations. Envisageons de prendre, dans un premier temps, un chiffre qui semble assez éloquent, même s’il renvoie à une échelle qu’il est difficile d’imaginer. D’après l’ADEME, les déchets ménagers collectés, simplement en France, représentent globalement 30 millions de tonnes par an. Même s’il existe des variations et que la courbe décroît sensiblement, on constate que cette production de déchets a augmenté de 50 % depuis les années 1960. À cela, il faut ajouter d’autres résidus, hormis les déchets organiques, comme les déchets nucléaires, plastiques, médicaux et bien d’autres encore. Il n’y a donc plus rien de comparable avec ce que l’on pouvait observer au début de l’humanité ou il y a quelques siècles. Depuis quelques décennies, la tendance à l’amoncellement semble avoir pris une nette ampleur. Les déchets ont envahi la Terre, que ce soit dessus ou dessous, les mers, les rivières, les fleuves ou les lacs. Nous les retrouvons également dans l’atmosphère. Une nouvelle interrogation se pose alors. Comment en est-on arrivé à un phénomène aussi désastreux et surtout planétaire ? Il serait facile de retenir l’impact des révolutions, et de leurs activités industrielles ou technologiques, qui se sont succédé, avec leurs lots de résidus, depuis les tas de déblais de charbon jusqu’aux monceaux de produits informatiques ou téléphoniques qui sont créés et immédiatement jetés. La métaphore proposée par Zigmunt Bauman dans Vies perdues est tout à fait appropriée : « Deux sortes de camions quittent quotidiennement les entrepôts des usines, l’une vers les grands magasins, l’autre vers les décharges. » Il serait aussi possible de parler de l’influence de la société de consommation de masse qui touche tous les endroits du globe, et de toute la « salivation féerique », dont parlait Jean Baudrillard, qui débouche sur cet entassement de restes. Toutefois, loin de réfuter ces points, ne serait-il pas intéressant de revenir sur quelques autres fondements de notre société contemporaine, qui ont envahi le monde, afin d’expliquer cette orgie de déchets ?

Partons de l’idée suivant laquelle notre société contemporaine se serait construite progressivement en se démarquant de l’ancienne. Dans ce contexte, lorsqu’on passe d’une génération à l’autre, tout est renouveau, et la dernière génération a pour manie de discréditer celle qui l’a précédée. Déjà, en 1688, La Bruyère, dans son Discours sur Théophraste, mettait en évidence ce paradoxe lorsqu’il expliquait que les personnes qui se sentaient modernes devenaient quelque temps plus tard des anciens. Il est vrai que, au XVIIe siècle, les débats portaient sur la question de savoir qui avait la supériorité des choses de l’esprit : les Anciens ou les Modernes. Depuis, les ruptures, les bouleversements, ainsi que les façons inédites de penser, de sentir et de voir ont affecté le monde. La cause de tout cela vient du fait que cette société est en quête perpétuelle de bien-être, non pas dans un au-delà hypothétique, mais bien sur la Terre elle-même. Pour atteindre cet avenir radieux, dont l’aboutissement est toujours repoussé, elle doit systématiquement faire œuvre de projection. C’est ainsi que, depuis les approches architecturales de la Renaissance, puis l’avènement du progrès, en passant par un ensemble de courants du XXe siècle, la terminologie de « projet » a été portée aux nues et il est devenu l’outil indispensable de cette recherche du bonheur. Actuellement, quel que soit le domaine, qu’il soit éducatif, politique, artistique ou culturel, et bien sûr économique ou industriel, tout est centré sur cette idée de projet. Dans ce contexte, ce qui relève de la tradition, de la routine, de l’ancien est condamné, puisqu’on fait surtout l’apologie du changement. Lewis Mumford, dans Technique et Civilisation, pouvait écrire : « La naissance du nouveau nécessite la mort de l’ancien et ceci potentiellement sans fin. » Ce processus, qui se veut, d’après la doctrine actuelle, durable et donc infini, se centre sur le nouveau, la transformation, le développement, voire la croissance. Il est évident, dès lors, que tout cela stimule sans arrêt la consommation, la production, la distribution ou l’exploitation des ressources. Ainsi, celui ou celle, élève ou étudiant(e), salarié(e) de la fonction publique ou du privé, chef(fe) d’entreprise ou politique, ou autre, qui n’a pas de projet ou qui ne développe pas de projet, est considéré(e) comme anormal(e) ou asocial(e), voire hérétique et voué(e) à la réprobation ou à la chute. L’immobilisme, ou l’absence de changement, est ainsi accolé au terme de repoussoir.

Toutefois, si le projet possède toutes les qualités, fait corps avec l’action et l’adaptation, il faut considérer l’autre côté du miroir. En effet, s’il permet de vouer les individus ou les organisations à la création, à l’invention et au dépassement, en même temps ne place-t-il pas en marge, de côté, à distance des choses et des êtres qui deviennent ainsi dépassés, vieillots, inutiles ? Entendons-nous bien avant de poursuivre. Il n’est pas question de critiquer l’idée de projet en tant que telle, ni toutes les innovations qui en résultent. Nombre de celles-ci sont à la base de réalisations dont le but est d’explorer, de soigner, de défendre, de protéger ou de mieux loger, et donc de rendre la vie meilleure. Il serait d’ailleurs absurde de tenter de tout figer et de décider que tout doit rester dans un ordre déterminé et souverain. Même si dans l’absolu l’humanité ne faisait que consommer de manière frugale une quantité de nourriture simplement utile et nécessaire, il subsisterait encore une quantité non négligeable de déchets, qui ne pourraient certainement pas être réutilisés en totalité. Ce que nous souhaitons surtout mettre en perspective, c’est que tout projet engendre symétriquement du rejet. En multipliant les projets, on ne fait alors que démultiplier les rejets. C’est en cela que la Modernité, et encore plus notre société contemporaine, produit de plus en plus de déchets, qu’elle définit comme restes sans valeur. Dans cette exaltation à développer des projets, elle ne fait que rejeter ce qui pourtant avait été considéré peu de temps auparavant comme un progrès et une avancée. En d’autres termes, il est possible de dire que cette frénésie à élaborer ou développer des projets entraîne mécaniquement une probabilité plus grande de rendre démodés ou désuets toute chose et tout être. Ainsi, plus le monde court après l’innovation, par le biais de projections ou d’anticipations, plus cela engendre des éléments que l’on ne veut plus voir, plus sentir, plus entendre. Dans notre monde contemporain où tout doit sans arrêt être modifié, changé, adapté, ce rejet simultané ou concomitant devient un risque important, tant pour les choses que pour les êtres. Nous sommes en présence de toute la dramaturgie de la société actuelle. Rejeté hors du monde et considéré comme impur, le résidu, le superflu, ce qui est périmé, voire inemployable, devient irrémédiablement déchet. Ce qui était utile quelques instants plus tôt devient inutile en un laps de temps de plus en plus court.

En définitive, les humains se sont engagés dans cette course aux projets. Or, afin de proposer des nouveautés qui ne sont parfois que des réalisations absurdes ou de se sentir en avance dans une concurrence supposée, ils autoproduisent leurs propres rejets et leurs propres déchets. Ce qui n’est plus d’actualité n’est plus valable et devient obsolète, périmé, démodé, désuet, dépassé. Mais le problème semble insoluble car, pour éliminer les rejets et les déchets, il faut favoriser de nouveaux projets qui envahissent le monde. N’avons-nous pas là un cercle vicieux, en quelque sorte, qui est de plus en plus difficile à arrêter ?