LA LETTRE DU PEAL N° 35 :    28 09 2020

PRÉVISION  ET ENVIRONNEMENT

 

« Les Modernes ont été assez surpris de voir tomber sur eux le spectre de Gaïa. »
Bruno Latour, Enquête sur les modes d’existence.Une anthropologie des Modernes.

 

Les sociétés modernes ont voulu s’emparer du temps, mais cela a engendré des contradictions notoires. Obnubilées par le futur, elles conçoivent invariablement de nouvelles fictions, des métarécits, d’autant plus rapidement que les crises se succèdent. Dans cette course effrénée, l’appel à la vitesse devient récurrent, avec des conséquences qui sont pour le moins dramatiques, tant pour les humains que pour l’environnement, car le temps est devenu de l’argent. Ces quelques points, mis en avant dans les deux lettres précédentes (voir Archives, Lettres nos 33 et 34), montrent qu’il existe une intention de se situer systématiquement dans un après chimérique qui n’existe pas en soi, mais qui pourrait rationnellement être envisagé. Qu’on la nomme prophète, devin, oracle ou aujourd’hui voyant ou astrologue, toute société possède sa figure qui est à même de combler ce désir de percer le miroir du temps et les mystères de l’avenir. Pour cela, si naguère les individus attendaient la réponse d’un dieu ou d’un ancêtre, par l’intermédiaire de ce prédicteur, de nos jours experts et technologies n’ont-ils pas pris cette place particulière ? Dans l’affirmative, ne font-ils pas naître autant d’espoirs que de doutes, sans pour cela régler nombre de problèmes environnementaux ?

Revenons dès lors sur trois termes. La « prévoyance », tout d’abord, est l’un des comportements essentiels des sociétés traditionnelles. Les membres utilisent leurs expériences passées pour se prémunir contre les risques futurs, comme ceux liés aux aléas climatiques. Cette attitude est empirique, mais elle est surtout défensive, afin de prévoir l’avenir pour ne pas, plus tard, être démuni. Les méthodes de stockage ou d’épargne, les sociétés de secours mutuel en milieu rural, dès la fin du xixe siècle, peuvent faire penser à la métaphore de la fourmi face à l’imprévoyance de la cigale. La « prévention », ensuite, est un versant plus opératoire. La conférence de Rio de 1992, pour sa part, a inauguré l’idée de « développement durable », adoptée comme fondement de la coopération internationale, autour d’un programme d’action souhaitant limiter les menaces qui pèsent sur la planète, circonscrire les misères de l’humanité et réduire les manques de la gouvernance mondiale. Quatre grands principes en ont découlé, dont le premier est de prévenir les atteintes à l’environnement, en réalisant des études d’impact et des dispositifs de prévention des risques. Enfin, à ces deux premières terminologies, est venu s’ajouter le vocable de « prévision ». L’intention est d’envisager l’avenir en utilisant le plus souvent des modèles relevant de calculs statistiques. Il est évident que cette procédure ne pouvait être mise en place sans l’avènement, beaucoup plus tôt, des probabilités, sous l’égide de Jacques Bernoulli, puis de Pierre-Simon de Laplace ou bien d’autres par la suite. Ici, la science met ses moyens au service d’une anticipation du futur à court, moyen ou long terme. Les systèmes numériques de prévision sont de plus en plus sophistiqués et mobilisent une multiplicité de chercheurs en biologie, physique, chimie, mathématiques et autres. Dans cette mouvance, le GIEC ou l’Agence européenne de l’environnement émettent, depuis une trentaine d’années, des prévisions. En ce qui concerne le réchauffement climatique, les scénarios envisagent une augmentation des températures allant de 2 °C pour les plus optimistes à 7 °C pour les plus pessimistes, avec des incidences notamment sur la survenance de catastrophes, la montée des mers ou la raréfaction de l’eau potable. Pour François Gemenne et Agathe Cavicchioli, le nombre de réfugiés climatiques, d’ici quelques années, oscillera, suivant les estimations qu’ils admettent souvent fantaisistes, entre 150 millions et un milliard d’individus. Dans un registre économique, le coût des catastrophes naturelles a, dans le monde, progressé en vingt ans de 1 600 milliards d’euros. Il était d’environ 80 milliards d’euros en 2018 et, suivant certains pronostics, pourrait atteindre 440 milliards par an d’ici 2050. Par-delà ces quelques exemples, il est possible d’admettre que, quel que soit le domaine, de la météorologie à l’économie ou la finance en passant par l’agriculture, l’éducation ou la politique, tout le monde est en attente de prévision. La fonction essentielle est de savoir de quoi demain sera fait. Dans ce cadre, cela devrait permettre de s’adapter en connaissance de cause et, dans l’absolu, de pouvoir modifier les attitudes et les comportements afin d’éviter les risques et les dangers.

Pourtant, Edgar Morin, dans un entretien, soulevait l’idée que « le probable n’est pas certain et souvent c’est l’inattendu qui advient ». D’ailleurs, comme nous l’avons mis en exergue, les Modernes ont été assez surpris de voir tomber sur eux le spectre de Gaïa. Poussés par leurs abstractions projectives et leurs pratiques gloutonnes, ils ont omis de penser à ce qui les entourait. Déjà, on sait que toute prévision est potentiellement entachée d’erreur (mais l’incertitude peut être calculable), voire parfois construite sur la base de modèles mathématiques inexacts, ou source de reproches, comme dans le cas récent de l’épidémiologiste de l’Imperial College, Neil Ferguson. Or il est bien évident qu’il existe toujours des éléments ou des événements imprévus qui ne pouvaient pas ou n’ont pas été pris en compte lors de l’élaboration d’hypothèses. La survenue de la pandémie de Covid-19 est un très bon exemple de ce phénomène, anéantissant bien des prévisions économiques ou politiques qui avaient été formulées auparavant (tout en démultipliant de nouvelles prédictions aussi fantasques les unes que les autres). Il faut ajouter à cela qu’il paraît difficile de prévoir les comportements humains. Dans le cadre des migrations, comme le relevaient les auteurs précédemment cités, les populations ne réagissent pas de la même manière, et les difficultés sont multiples pour isoler le seul facteur environnemental. D’autres variables doivent être envisagées, par exemple les incertitudes politiques. Pour ce dernier point, la géopolitique et l’économie ont été incapables de prévoir l’effondrement du bloc de l’Est et les crises qui ont suivi. Bien sûr, on trouve toujours quelques augures qui rétrospectivement disent les avoir prédits.

À ces divers éléments s’en ajoute un dernier. Cela fait de nombreuses décennies qu’a priori les mêmes causes produisent les mêmes effets. L’exploitation des ressources, l’utilisation inconditionnelle des moyens de transport, la surproduction, la surconsommation, l’urbanisation débridée ne font que détruire ou perturber l’environnement et produisent des déchets ou des pollutions. Si l’on tient compte maintenant des données prospectives relatives aux problèmes environnementaux et à leurs corollaires, celles-ci ne sont généralement pas rassurantes lorsqu’on imagine ce qui risque d’advenir. Or, grâce à toutes les prévisions qui sont diffusées de manière récurrente, cela devrait, rationnellement, engendrer un cercle vertueux. Mais, paradoxalement, plus on en appelle aux experts prévisionnistes et plus les problèmes environnementaux sont patents. L’augmentation constante des EGES en est un exemple flagrant. Plus les systèmes de prévisions sont affinés et moins les comportements changent. Il est donc possible de s’interroger sur ce point. On sait que certaines populations ne disposent pas du minimum vital et doivent quotidiennement tenter de survivre. Pour elles, il est facile de pronostiquer une sous-alimentation, une malnutrition, des carences ou une mortalité précoce. Les sociétés occidentales, de leur côté, ont réussi, au moins sur leurs territoires, à éradiquer les guerres, avec leur lot de misères, de tickets de rationnement et de ruines. Il reste pourtant une forme de crainte collective des pénuries qui rejaillit régulièrement, avec, sous l’effet de prophétie créatrice dont parlait Robert Merton, des conséquences redoutables. Il suffit d’un signe, d’une information pour que les magasins d’alimentation soient pris d’assaut dans les villes ou les villages. En quelques jours, il devient difficile de trouver du sucre, des pâtes, de l’huile, voire, plus récemment, du papier hygiénique. Ainsi, une prévision de pénurie se transforme ici en pénurie véritable. La crise de l’énergie qui s’est ouverte en octobre 1973 semblait, comme le relatait Sylvie Brunel, confirmer le bien-fondé de ce qui allait devenir la grande hantise des riches, celle de ne plus pouvoir maintenir leurs dispendieux modes de production et de consommation. Dans un monde de surabondance, la rareté devient insupportable. La société de masse ne vit que par le rituel consommatoire qui devient un exorcisme permanent contre une angoisse ou une éventuelle menace, que décrivait Albert Memmi.

En conséquence, au regard du cercle vicieux qui est enclenché depuis de nombreuses décennies et qu’il est si difficile de briser, existe-t-il encore un véritable fondement à réaliser certaines prévisions (au-delà des dérives et incertitudes, ou même de leur bien-fondé) relatives aux problèmes environnementaux ? Elles apparaissent, en effet, très souvent similaires, redondantes, et n’engendrent paradoxalement que très peu de changements de conduites et d’attitudes. Ainsi, à toujours vouloir envisager ce que sera le futur, n’en oublie-t-on pas le présent, ce qui est en train de se faire, mais aussi le passé et plus particulièrement ses leçons ?