LA LETTRE DU PEAL N° 29 :    09 mars 2019

RELIGION   ET CATASTROPHE ENVIRONNEMENTALE

 

« Les dieux antiques avaient établi un pacte avec les humains et nous avaient
pourtant prévenus que rompre avec ce pacte, c’était allumer l’incendie. »

Alain Gras, Le Choix du feu.

 

Le terme de « catastrophe », katastrophê en grec ancien, désignait le bouleversement, la fin ou le dénouement. La « catastrophe » renvoie actuellement à une fracture de la continuité organisée ou du confort acquis, et nos sociétés, fortement prévisionnelles, bureaucratisées et rationalisées, n’y échappent pas. Afin de comprendre et de saisir ce phénomène, il existe un accord tacite pour donner une place centrale aux experts, aux scientifiques ou aux techniciens. Pourtant, est-ce bien les seuls qui tentent de l’expliquer ? Revenons sur ce que Theodore Zeldin écrivait récemment : « On invente presque chaque année de nouvelles religions qui séduisent des millions d’adeptes et se répandent jusqu’en des continents très éloignés de leurs racines locales. Le monde compte aujourd’hui quatre mille deux cents confessions religieuses différentes, chacune se déclinant en une multitude de nuances. » Cela signifie, et de nombreux événements contemporains le montrent, que le fait religieux et les croyances qui en résultent ne sont en rien éteints, bien au contraire, y compris dans des systèmes sécularisés. Ainsi, si l’on revient sur les phénomènes catastrophiques qui touchent plus particulièrement l’environnement, la question sera de se demander comment la religion, dans un sens général, les aborde, ainsi que les conséquences que cela engendre.

Depuis quelques décennies, on constate que les autorités religieuses semblent porter un nouveau regard sur les catastrophes et les problèmes afférents. Déjà, en 1996, le dalaï-lama, dans une conférence à Sidney, admettait : « En fait, les questions écologiques sont quelque chose de nouveau pour moi. » De leur côté, les représentants du monothéisme ne restent pas non plus muets devant ces phénomènes. En 2011, dans le cadre du Centre interreligieux pour le développement durable de Jérusalem, les autorités du christianisme, du judaïsme et de l’islam lancèrent une campagne pour la protection de l’environnement fondée sur les préceptes de leurs religions. En 2015, le pape François, dans son encyclique intitulée Laudato si’, écrivait : « La création subit des préjudices », ou encore : « Ces situations provoquent les gémissements de sœur Terre. » Actuellement, de multiples conférences et rencontres interreligieuses sur l’environnement voient le jour, dont le but est de sensibiliser les fidèles aux risques liés à la surexploitation des ressources, aux déforestations, aux pollutions ou à bien d’autres dangers, et in fine à la disparition des humains. Pourtant, à y regarder de près, et comme le soulignait James A. Beckford : « Les questions portant sur l’état du monde, ou même la survie du monde, n’ont qu’une importance tout à fait relative » pour la religion.

Ce nouveau regard semble, en effet, quelque peu anachronique, car la religion s’est toujours nourrie des catastrophes. Les liens entre les deux sont assez forts, puisque les soubassements religieux s’alimentent de mythes tant de création que de destruction. Ainsi, dans une portée eschatologique, toute religion, en faisant espérer la rédemption, la renaissance ou la résurrection, attend la fin des temps ou le jour du jugement dernier. Dans des logiques extrêmes, certaines tentent même de provoquer le chaos et l’apocalypse, avec des membres qui acceptent le suicide, voire y aspirent avec ferveur. Mais cela n’est pas tout. Il existe des éléments classiques et similaires dans le fait religieux, notamment la croyance en l’existence d’un ordre surhumain. Certes, toutes les religions n’ont pas a priori les mêmes appréciations concernant la catastrophe. Pour certaines, elle est infligée par un Dieu qui punit le monde. Pour d’autres, il n’est pas question de Dieu tout-puissant qui en serait responsable, mais d’éléments imprévus qui peuvent survenir sans volonté divine. Toutefois, s’il subsiste des divergences, il existe souvent, plus nettement chez les autorités religieuses, cette relation indéniable entre ce bouleversement et les conduites humaines considérées comme désordonnées, l’amoralité des hommes ou leur cupidité. Dans ce cadre, le pouvoir religieux insistera sur le châtiment et la punition qui provient de forces invisibles et surplombantes. À la suite de la tempête de 1219, par exemple, qui ouvrit le chemin de l’invasion par la mer du futur Zuyderzee, l’abbé de Wittverum observa les vents violents, la montée de la mer, et écrivit à ce propos : « Dieu a voulu punir les hommes. » En Andalousie, autre exemple, les séismes des années 1406, 1487 et 1522 modifièrent les nappes phréatiques. Ce phénomène déboucha sur la destruction des mûriers et engendra l’anéantissement de l’industrie de la soie. Comme dans l’explication précédente, on pouvait lire : « De tels désastres prouvaient aux hommes que Dieu les abandonnait et les livrait au désespoir du lendemain. » Plus proche de nous, le tremblement de terre de 1989 à Tipaza, en Algérie, de magnitude 6,2, fut décrit comme étant l’instrument du châtiment de Dieu contre le régime impie mais aussi l’infidélité du peuple. En 1999, un glissement de terrain à Vargas, au Venezuela, fit 20 000 morts et des milliers de sans-abri. L’Église catholique y repéra immédiatement la « main de Dieu ». Enfin, en 2008, le cyclone Nargis frappa la Birmanie. Il fit environ 140 000 morts et disparus. Au-delà des controverses humanitaires, il fut l’occasion, pour certains, de montrer que le désastre relevait d’une sanction karmique. Il découlait d’une colère de la nature contre les malédictions du régime à l’égard de la répression qu’avaient subie des moines. Dans ces divers cas, définissant ce qui est le bien et ce qui est le mal, les autorités maintiennent cette image de forces surnaturelles omniscientes qui leur permettent, en définitive, de séparer ceux qui seront sauvés de ceux qui seront condamnés ou damnés. La catastrophe ne devient-elle pas dès lors utile pour semer le doute et provoquer la peur ?

Toutefois, un autre point semble surprenant quant à cette nouvelle perspective d’union et de réflexion se rapportant à la catastrophe, à ses causes et ses effets. Au-delà de son étymologie qui reste assez incertaine depuis l’Antiquité, se référant soit à un lien de piété, soit à une attitude de scrupule et de ferveur inquiète, on peut admettre que toute religion possède un langage propre qui n’appartient qu’à elle. Il renvoie notamment à des symboliques oniriques ou fantastiques, afin que l’existence humaine, voire sa finitude, soit le plus supportable possible. La religion, quelles que soient sa forme et sa doctrine, va alors édifier un univers unique, à la fois imaginé mais aussi imaginaire. Or, si cet univers décrit ici n’existe pas en soi, en revanche il se veut toujours parfait. Mais ce qui est parfait pour telle religion ne l’est pas pour d’autres, et les religions sont ainsi en concurrence. Chacune clame alors que ses propres icônes ou idoles, ses pratiques ou ses rituels respectifs sont plus légitimes que ceux ou celles des autres cultes. Chacune décrète que ses propres croyances, ses préceptes ou ses enseignements sont essentiels. Ainsi, dans cette recherche de la primauté originelle, quantité de guerres et de tensions ont traversé l’histoire, faisant fi des hommes et de la nature. L’événement catastrophique, qui touche les humains mais aussi par ricochet ce qui les englobe, ne peut être renvoyé qu’à l’autre ou à celui qui ne croit pas. Peut-être avons-nous là toute la rhétorique augustinienne lorsque, à la suite de la mise à sac de Rome par Alaric, en 410, la colère et les soupçons se portèrent sur les chrétiens, considérés comme responsables de la chute. La réponse de saint Augustin, dans la Cité de Dieu, fut de démontrer que la cause ne venait pas de la religion chrétienne, mais d’une dépravation des mœurs et des croyances des Romains. Ainsi écrivait-il : « Ruines, meurtres, pillage, incendie, désolation, tout ce qui s’est commis d’horreurs dans ce récent désastre de Rome, la coutume de la guerre en est la cause. » Pour chaque religion, la cause est entendue, la catastrophe vient toujours de celui que l’on montre comme sortant du « droit chemin », voire du « bon chemin ».

Le « verdissement », comme on a pu le remarquer dans maintes entreprises contemporaines, utilisant des logiques marketing ou de communication, permettrait alors à la religion de sortir d’une image archaïque qui lui colle souvent à la peau. Dans un monde où les sciences et les techniques ont construit d’autres métarécits, la catastrophe et les problèmes environnementaux afférents ne lui permettraient-ils pas, en revanche, de revenir sur le devant de la scène ? En d’autres termes, l’émergence de nouveaux risques écologiques et la récurrence d’événements catastrophiques ne seraient-elles pas une formidable opportunité pour la religion ? Ainsi, dans des moments d’incertitude et de crise, la religion ne tenterait-elle pas de recouvrer une nouvelle autorité morale, en recourant encore à des forces invisibles et surnaturelles ? Or on peut douter qu’elle ait suffisamment de poids, d’autant qu’il faut bien admettre que bon nombre de catastrophes dépendent largement de facteurs humains et non de phénomènes imprévisibles, supérieurs ou surnaturels.