LA LETTRE DU PEAL N° 30 :    01 juin 2019

RELIGION   ET "NATURE"

« Le présent enveloppe le passé et dans le passé toute l’histoire a été faite par des mâles. »

Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe.

Lors de la lettre précédente, il était question de traiter de la manière dont la religion abordait les catastrophes environnementales (voir archive Lettre n° 29). Après avoir défini ce terme de religion, nous avons admis que, malgré un certain « verdissement », le discours religieux n’avait que peu d’impact sur la résolution des problèmes écologiques, et même, paradoxalement, ces derniers pouvaient lui servir pour se remettre sur le devant de la scène. Admettons maintenant que l’homme se situe dans l’univers à l’intérieur duquel il vit, dans ce tout qui est constitué de phénomènes inaltérables, comme le fait de naître, de se nourrir, de se reproduire et, en définitive, de mourir et de disparaître. Partant de ce constat, la réflexion théologique, qui renvoie soit à l’idée de Dieu, soit à des forces surhumaines, ne deviendrait-elle pas une tentative afin de libérer les humains de toutes ces contraintes naturelles ? Dès lors, nous porterons notre questionnement sur le rapport qu’entretient la religion avec ce que l’on nomme couramment la nature.

Mais, avant toute chose, que signifie ce terme de « nature » ? La philosophie est riche de cette notion. Les sophistes de la Grèce antique ont élaboré un des premiers concepts, qui était celui de Phusis (Nature). En l’opposant au Nomos (Loi), cela pouvait toucher l’essence même du pouvoir politique. Bien plus tard, les physiocrates ont évoqué l’existence d’un ordre naturel gouverné par des lois qui lui sont propres et reposent sur un droit naturel. Une symbiose émanerait de tous les êtres, dans laquelle il y aurait une harmonie dans le cosmos, dans la vie biologique, végétale ou animale. Mais, au-delà de ces interprétations, la nature est-elle relative aux mondes physique et chimique, ou aux choses matérielles ? Renvoie-t-elle aux paysages et aux milieux ? S’arrête-t-elle à la Terre et à son atmosphère, ou s’étend-elle aux confins du cosmos ? Est-ce une entité immanente, ou proviendrait-elle de la constitution d’une entité supérieure, voire divine ? Ou encore relève-t-elle d’une dimension symbolique centrale et, en cela, n’est-elle pas qu’une construction sociale particulièrement orientée ?

Une première idée serait de considérer que les humains, par le biais de systèmes religieux ou de croyances, se seraient donné comme principe de soumettre la nature. En effet, si l’on admet que l’homme se constitue symboliquement à l’image d’un dieu ou de forces surhumaines, et souhaite lui ressembler, son statut proviendrait d’un ordre, immanent et inaltérable, dicté en haut lieu. Cela se traduirait par une visée qui semble essentiellement tournée vers une volonté d’emprise sur le monde en instaurant une frontière ou une délimitation, avec tout ce qui renverrait au naturel. Parmi de multiples exemples qui semblent symptomatiques de toute forme de religion, il est assez classique de faire référence à l’archétype de cette logique. Ainsi, au chapitre 1 de la Genèse : « Dieu dit. Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux dans les cieux, sur les animaux domestiques, et sur toute la Terre. » Ce qui est remarquable, c’est que cette structure de pensée fort ancienne a été revivifiée par nombre de mouvements religieux, historiquement plus récents et qui n’ont fait qu’exacerber cette volonté de domination. Ainsi, il n’est pas surprenant, selon Stanislas Breton, que « la Réforme a[it] contribué, à sa manière, au désenchantement [de la nature] que le paganisme peuplait de présences obscures et secourables. [Elle] avait ainsi préparé le terrain à une conception purement mécanique, voire au projet de domination intégrale des forces naturelles qui s’accordait parfaitement avec l’impératif : l’homme créé à l’image du Tout-Puissant devait être comme lui, puissance créatrice et dominatrice ». Tout cela signifie que, si Dieu est l’ultime perfection au sommet de tout, l’humain est situé au plus haut parmi ce qui a été créé et qui existe. Par dérivation, au sein de l’espèce humaine, le roi est supérieur au serf, le fort supérieur au faible, le besogneux supérieur au paresseux. Bien entendu, on continue à dire que les bêtes sont inférieures aux humains. Cette forme hiérarchique est d’ailleurs systématiquement reproduite dans les organisations religieuses, et cela n’est certainement pas un hasard. Ce qui veut dire que, dans le champ de la croyance religieuse, l’ordre du monde, voire son aspect sacré ne relèveraient que de l’autorité d’hommes, voire de certains d’entre eux. Mais alors, ce concept de supériorité n’est-il pas systématiquement convoqué, alors même qu’on pourrait s’interroger sur l’existence d’une hiérarchie naturelle ?

Ce projet ne s’arrête toutefois pas là. Revenons d’ailleurs sur quelques exemples succincts. Dans les mythologies antiques, les dieux des deux sexes faisaient partie du quotidien des humains. Pourtant, les idoles majeures se nommaient Zeus ou Jupiter. Dans le cas du bouddhisme, qui prend sa vocation missionnaire au iiie siècle avant notre ère, Siddhartha Gautama représente la quintessence de la recherche de la sagesse. Pour l’hindouisme, Shiva, le « bienfaiteur », reste encore le plus vénéré de toutes les divinités. Dans le cadre des monothéismes, il y a évidemment Dieu, mais aussi des personnages centraux, comme Moïse, Abraham, Jésus ou Mahomet. À cela, il faudrait ajouter un nombre considérable de héros qui structurent les panthéons religieux. L’épopée de Gilgamesh et de son ami Enkidou, chez les Sumériens, exalte la grandeur de l’homme. Dans la mythologie aztèque, quatre soleils brillent successivement sur le monde et, à chaque fois, le principe de vie est détruit. Il faut attendre le sacrifice de Nanahuatzin qui, se jetant dans le brasier, sauve le monde. Dans la mythologie chinoise, l’empereur Yao, au troisième millénaire avant J.-C., fait face à l’épreuve de dix soleils qui apparaissent simultanément et brûlent tout. Il fait appel à l’archer Yi qui, par ses flèches et son infaillibilité, libère la Terre de cette calamité. Par ces quelques cas, ne remarque-t-on pas que des figures tutélaires masculines sont, de manière récurrente, toujours mises en avant ? C’est ainsi que, par effet de miroir et d’insistance, nous retrouvons l’assertion du chapitre III de la Genèse : « Dieu dit à la femme : j’augmenterai beaucoup ton travail et ta grossesse et tu enfanteras en travail les enfants ; tes désirs se rapporteront à ton mari, et il dominera sur toi. » Pour cela, la logique de la religion va être d’assimiler l’alter ego féminin à la nature, qui est source de vie mais aussi de mort, et dont il faudra se méfier. Si, dans l’hindouisme, la nature est femelle et doit offrir nourriture et dons, pour l’islam les épouses sont (pour les hommes) des champs de labour. Dans le cas du bouddhisme, le sutra du nirvana admettait que, « de même que toutes les rivières et les ruisseaux font des détours, toutes les femmes sont tortueuses et retorses ». Dans ces analogies, la nature est nourricière, elle s’inscrit dans des cycles de vie, signifie la reproduction, mais peut basculer à tout moment de la protection à la destruction. N’y aurait-il donc pas une concomitance dans toutes ses situations tournées vers une volonté de suprématie absolue ? Ne peut-on pas remarquer que se structure un même désir de puissance et d’hégémonie ? D’une part, il existe une exploitation toujours plus importante des ressources naturelles et une transformation de la terre, de l’eau et de l’air en un grand champ de production, sans se soucier des conséquences. D’autre part, il subsiste une soumission des femmes, par le biais de pressions et parfois de châtiments, dont le modèle de la punition a bien été le bûcher pour les sorcières, contre leurs actions démoniaques ou diaboliques, meurtrières ou cannibales. L’Inquisition en est un exemple frappant. D’ailleurs, Henri Boguet, grand juge en la terre de Saint-Claude à la fin du xvie siècle, écrit : « Finalement Satan prenant la forme d’un bouc se consume en feu et se réduit en cendre, laquelle les sorcières recueillent et cachent, pour servir à l’exécution de leurs desseins pernicieux et abominables. » Or cette situation radicale se retrouve encore dans certains pays lors de procédures de flagellation, de lapidation ou d’emprisonnement, comme pour le cas d’Asia Bibi au Pakistan.

En conséquence, la religion procède de représentations qui ont pour ambition de maintenir l’homme au sommet de tout. Ce qui fait référence à la nature, voire ce qui est imaginé comme proche du naturel, est placé à la marge et à distance. Or ce système, qui se veut en soi sacré, malgré la sécularisation du monde, reste en grande partie ancré dans toutes les manières de penser et les pratiques contemporaines. Il cristallise ainsi un monde fantasmatique qui se reproduit dans toutes les sphères de la vie sociale, qu’elles soient politiques, économiques, industrielles, culturelles ou éducatives. Dans ce contexte, le langage et la pratique religieux semblent assez étrangers à la Terre-Nature. Ainsi, le monde n’est monde que par le travail que réaliseraient les seuls hommes, sans voir les impacts délétères qu’ils provoquent sur l’environnement et les compressions qu’ils imposent aux femmes. Ne serions-nous pas dès lors englués dans un monde dominé, centré encore sur la loi de celui qui dit être le plus fort, transformant une nature bienfaisante en une volonté « mâle-faisante » ?