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  LA LETTRE DU PEAL N° 34 :    8 juin 2020

VITESSE  ET ENVIRONNEMENT

« Cette envie qu’il lui prend [à l’homme] de refaire le monde à son idée, un monde recréé de toutes pièces grâce à la puissance de la technologie et au savoir scientifique, un monde agencé comme une belle mécanique, organisé avec méthode, un monde qui ne devra plus rien au monde, où l’homme ne sera plus à la merci des contraintes aléatoires du temps qu’il fait et du temps qui passe, où l’homme évoluera dans un monde libéré du monde, j’aime autant vous prévenir, cette curieuse posture – être au monde en le niant – annonce des lendemains difficiles. »

Jean Rouaud, L’Imitation du bonheur.

La Lettre précédente (voir Archives) abordait la manière dont les sociétés modernes s’étaient emparées du temps et des contradictions qui en découlaient. S’il est possible d’appréhender le passé, en utilisant des moyens scientifiques de plus en plus sophistiqués, il est très difficile de penser l’avenir dans un monde qui, paradoxalement, est sans cesse en quête de projections. Pour lever cette incertitude, de nouvelles fictions, des métarécits, notamment technologiques, émergent, d’autant plus vite que les crises se succèdent. Le cercle infernal de la hâte est enclenché pour pallier des problèmes qui auraient pourtant pu être évités. Dans ce cadre, n’est-il pas nécessaire d’interroger la vitesse, ou les valeurs qui mènent le monde, et les conséquences dramatiques qui lient « cette grandeur qui mesure le rapport au temps » et l’environnement ?

La vitesse, tout d’abord imaginée, est devenue en peu de temps l’élément central des sociétés humaines. Hermès, qui était le messager des dieux, allait à l’allure du vent. Arion, cheval mythique, courait aussi vite que la lumière. Le Dieu de la Bible ne mit que quelques jours pour créer l’Univers. Au-delà de ces croyances, deux phénomènes ont précipité le monde dans des transformations de plus en plus rapides. Le premier, porté par l’idée de progrès, a été la révolution industrielle. Avec la mécanisation, puis la robotisation, le but était d’obtenir un maximum de gains de productivité. Le taylorisme, le fordisme ou d’autres formes d’organisation du travail ont tous fait le plaidoyer de la vitesse, dont le but principal était, dans un jeu de compétition, de vaincre la concurrence. Le second a été la révolution numérique, qui a favorisé l’accélération des recherches, via des procédures de calcul de plus en plus sophistiquées. La loi de Moore a mis en évidence cette augmentation exponentielle, où la capacité de traitement de l’information double tous les dix-huit mois. Tout est pris dans cette spirale, à la recherche d’un temps qu’il faut absolument gagner. Actuellement, la transmission des informations est immédiate. L’intercommunication humaine, par le biais des réseaux sociaux, est instantanée. Le nombre d’articles scientifiques publiés était de l’ordre de 800 000 en 2000, et de 1 800 000 en 2015, relevant un accroissement de diffusion des savoirs et des connaissances. La vitesse est donc devenue un véritable moteur économique et culturel de la modernité avancée. Aujourd’hui, personne ne veut perdre son temps ni le tuer. Dans ce contexte, il devient logique de trouver un net entrain à aller plus vite et ainsi avoir l’impression de gagner du temps. Celui-ci doit être rationalisé, pour les tâches quotidiennes, pour se déplacer, afin de réaliser un séjour de vacances, pour envisager un projet de carrière. Tous les domaines sont impactés. La vitesse devient omniprésente, par la route, par l’autoroute, par le TGV, par l’avion, par les satellites, dans le cas des urgences sanitaires et de la prise en charge pour des opérations ou des soins, quotidiennement dans la préparation des repas. Il faut inévitablement améliorer les records de vitesse dans le domaine sportif. Si des mouvements en appellent à ralentir ce tempo et à « prendre son temps », cela ne mène pas le monde à ralentir. Il existe une réelle demande de vitesse, comme lorsque « son ordinateur rame », ou que la 5G et la fibre deviennent la panacée. Le monde est non seulement épris de rapidité et d’accélération, mais il en fait l’apologie.

Toutefois, si la vitesse est chargée de tant d’espoir dans le cas de secours, de records, de mobilité ou d’innovation, n’engendre-t-elle pas de la souffrance, des risques et des dangers ? La vitesse, promue par les hommes et leurs modes de vie, a des répercussions sur l’environnement en particulier et, par effet boomerang, sur eux-mêmes. Dans le cas des transports et de leurs effets indésirables, une expérience montrait que, en réduisant la vitesse sur une portion d’autoroute de 120 km/h à 80 km/h, la quantité de substances polluantes baissait de 20 % et celle des accidents de 60 %. Pourtant, ce type d’expérience soit reste lettre morte, soit est combattu avec véhémence par les adeptes de la vitesse. Le domaine de la construction est similaire. En 1954, 153 grands ensembles de plus de 1 000 logements ont été construits en région parisienne, dont l’idéal était de « construire vite et à moindre coût ». Actuellement, cette idéologie reste la même, avec la construction rapide de lotissements qui rongent des espaces cultivables, ou d’immeubles mal conçus en termes d’isolation tant phonique que thermique. De son côté, le numérique, considéré comme le nec plus ultra, entraîne une exploitation effrénée des terres rares. Même les manifestants pour le climat prennent des photos par centaines, afin de les envoyer à des dizaines d’amis, le plus rapidement possible, consommant de l’énergie mais aussi favorisant la pollution qu’ils sont censés dénoncer. Pour ce qui concerne la consommation des ressources en général, le constat est encore plus alarmant, puisque le temps de leur renouvellement devient de plus en plus difficile. Dans le domaine agricole, les innovations vont bon train pour faire pousser des arbres plus rapidement, pour que les légumes et les fruits arrivent plus tôt à maturité, mais aussi pour que les animaux aient juste le temps de vivre et de grossir entre la nurserie et l’abattoir. Tout est pris dans cet engrenage, digne des Temps modernes de Charlie Chaplin. D’ailleurs, chacun est confronté à cette impression de précipitation et concède, même si parfois il trouve le temps long, qu’il n’a « plus le temps » ou qu’il est « pris par le temps », ou encore qu’il est « pressé par le temps ». Ce constat semble a priori bizarre, car le temps libéré a augmenté nettement en deux siècles. En effet, dans les années 1800, chacun disposait en moyenne de deux ans de temps libre cumulé sur sa vie, de trois ans en 1900, et de quinze en 2005. En fait, cela signifie qu’il existe des pressions sur les sujets, pouvant induire des pathologies comme les dépressions, le burn out, les problèmes de sommeil, voire les consommations de toxiques aussi divers que variés. Cette imposition temporelle engendre dès lors de fortes ambiguïtés, avec l’impression d’être dans le monde, tout en ayant le sentiment d’être dépossédé de son existence, avec l’espérance de voir des jours meilleurs, tout en doutant, tant il existe des incertitudes économiques, politiques, environnementales ou sociales qui brouillent l’avenir.

Mais nous arrivons alors à un paradoxe. Pourquoi un tel cercle vicieux entre cette frénésie de la vitesse et les multiples problèmes tant sociaux qu’environnementaux qui en découlent ? Quand la crise financière de 2008 est apparue, des décisions rapides ont été prises afin que le système économique ne s’effondre pas. Lorsque la crise sanitaire actuelle est devenue globale, les mêmes prises de décisions, dans un temps assez court, ont vu le jour. Cela signifie que certaines crises permettent d’imaginer des solutions et de les mettre en application promptement, alors que, s’agissant des problèmes liés à l’environnement, il en va tout autrement. Depuis plusieurs décennies, si ce n’est depuis plus d’un siècle, des signaux d’alerte sont affichés, alors que les décisions afin d’y remédier sont, quant à elles, peu réactives. Il serait alors possible de donner une explication parmi bien d’autres. Pour entraîner le monde dans lequel nous vivons, la vitesse incarne une véritable valeur. Lorsque la doctrine de Benjamin Franklin a été posée : « Le temps, c’est de l’argent », le monde s’en est emparé. On remarque cela dans les champs de la construction, des déplacements, de l’exploitation des ressources, de l’innovation, des transactions boursières, de la consommation. Ce seul slogan légitime toute la tension vers l’accélération. Le temps a acquis une valeur marchande, et il faut savoir utiliser son temps à bon escient. Jean Baudrillard avait pointé cela quand il abordait les ruses qui étaient de mise dans la société de consommation de masse. Il montrait que le temps avait été promu au rang de quelque chose d’irremplaçable. Ainsi, s’il devenait rare, il était perçu comme précieux et pouvait par ces considérations se transformer en valeur d’échange. Dans ce nouveau cadre, le temps pouvait être vendu. Même le temps libre, qui est économiquement improductif, devenait une valeur.

En conséquence, la vitesse a fait entrer les humains dans un monde de désastres. Les crises environnementales qui en résultent ont un coût considérable, cependant les prises de décisions pour le réduire sont paradoxalement assez lentes. On parle de santé ou de justice à deux vitesses, d’école à plusieurs vitesses, de ville à trois vitesses. Pour l’environnement, il n’y a, semble-t-il, qu’une seule vitesse, celle qui va droit dans le mur. Le déséquilibre n’est-il pas incompréhensible ?