LA LETTRE DU PEAL N° 28 :    12 décembre 2018

L'ANIMAL :   "SAUVAGE"

« Les animaux carnassiers, obéissant à leurs instincts, se jettent sur tous les êtres dont ils espèrent faire leur proie, et l’on dit d’eux qu’ils sont méchants ! Le tigre, l’hyène, le chacal, le loup ne sont que féroces. L’homme seul est méchant, la méchanceté est facultative. »
                                
                                Adolphe d’Houdetot, Dix épines pour une fleur, 1853.

           

Les trois dernières Lettres (n° 25, n° 26 et n° 27, cf. archives) abordaient la thématique des animaux, où l’on pouvait constater que la situation n’était guère en leur faveur. On a vu que l’humain avait apprivoisé, tué ou emprisonné une bonne partie d’entre eux. Qu’en est-il alors de l’animal sauvage ? D’après l’étymologie, c’est celui qui « vit en forêt ». Il faut dire que l’appellation de sauvage n’a pas, dans le langage courant, une bonne réputation. Il est assimilé à la barbarie, à celui qui est étrange et que l’on ne comprend pas. Le sauvage procède d’une langue incompréhensible, un charabia renvoyant à des borborygmes inaudibles (bar-bar), comme le signifiaient les Grecs de l’Antiquité. Il est cruel, sanguinaire et n’est pas civilisé. Néandertal, lors de sa découverte, avait cette image de la bête. Pourtant, il y a de la compassion lorsqu’on traite de « bon sauvage », comme Jean-Jacques Rousseau, ou que l’on assiste un « enfant sauvage », comme l’avait fait le docteur Itard avec Victor de l’Aveyron. Dans le cas des animaux sauvages, les intérêts divergent. Les individus ont des conceptions antagonistes, et l’on retrouve l’opposition précédente. Pour certains, ils sont des gibiers très prisés, pour d’autres, ils représentent des sources de nuisance, pour d’autres encore, ils doivent être protégés, puisque beaux et gentils. Une interrogation se pose : Que reste-t-il de ces êtres vivants dits sauvages ?

Avant de poursuivre, comment peut-on les définir ? Les animaux sauvages suivent leurs instincts, centrés sur la survie et la reproduction. Ils présentent un comportement de prédateurs, ont une capacité de se mouvoir et sont colonisateurs. Ils se protègent en tentant de s’adapter. Leur instinct produit des réactions impulsives devant un danger, un besoin. Ils vivent à l’état naturel, hors de l’action des humains. Suivant Luc Bussière, biologiste, l’évolution ne favorise pas l’intelligence, sauf si elle conduit à une plus importante capacité de survie et de reproduction. Il constate que les nématodes, sorte de vers ronds, non solitaires, parasitent les animaux et les plantes. Pour leur part, les rongeurs pourraient prétendre au trône de rois des animaux. Les rats, par exemple, sont capables de coloniser la plupart des lieux. Or, si l’on admet que l’animal sauvage vit avec la nature, il lui faut s’adapter à son milieu et, comme le disait Darwin, à ses multiples changements. Le problème est que cette adaptation est parfois longue et, lors de rupture écologique, celle-ci ne peut se réaliser. Déjà, les premiers colons australiens à l’âge de pierre avaient en quelques millénaires éradiqué toutes les espèces endémiques, comme le diprotodon, sans que celles-ci aient pu résister. Le dodo, dans l’île de la Réunion, a subi le même sort. Inversement, l’augmentation des chevreuils, en Europe, vient du fait de sa réintroduction au travers des réaménagements forestiers. Comme le relève Ludovic Boussin, depuis le XVIIIe siècle, cet animal avait quasiment disparu et il a eu une remarquable faculté d’adaptation. Sauf qu’il présente des signes manifestes de dégénérescence par sa taille de plus en plus petite.

On peut montrer qu’il existe un recul du monde sauvage. 52 % des animaux sauvages de la planète ont disparu depuis 1970. En cinq cents ans, toutes les espèces ont diminué de 25 %, sans parler de celles qui sont menacées ou en voie de disparition. Il existe treize espèces de loutre de mer à travers le monde, parmi celles-ci sept sont menacées. L’iguane des Petites Antilles est le reptile le plus en danger au monde, tout comme le chien sauvage d’Asie, l’ara à gorge bleue, le tapir des Andes. En France, d’autres espèces n’iront pas loin, comme le lynx boréal, le grand hamster, sans parler des 75 % à 80 % d’insectes qui dans l’Hexagone ont disparu depuis trente ans. Le WWF admettait qu’en quarante ans la moitié des mammifères, oiseaux ou poissons, avaient trépassé. Sur le même registre, Hubert Reeves s’exprimait récemment en disant : « La diminution des vers de terre, ça ne fait pas la une des journaux. Cependant, c’est tout aussi grave que le réchauffement climatique. » En effet, en 1950, il y avait deux tonnes de lombrics à l’hectare, il n’y en a plus aujourd’hui que deux cents kilogrammes. Si le monde sauvage disparaît, contre qui ou contre quoi va se porter le dévolu des hommes ? Les causes sont malheureusement connues. L’urbanisation, les clôtures, les méthodes agricoles, les voies de communication, les industries polluantes, la déforestation sont à l’origine de la déstructuration du monde sauvage et sont les origines premières de la disparition d’espèces. Progressivement, une partie de la planète est artificialisée. Il faut relever que les hommes se déplacent, et plus ils se livrent à toutes les mobilités possibles, plus les animaux sont confinés sur des territoires réduits. On comprend que cet effondrement est, pour l’essentiel, lié à l’anthropisation des espaces. Mais cela, qui veut l’entendre ? Parfois, par apitoiement, on construit des ponts sur les autoroutes et des tunnels en dessous pour certaines espèces qui subsistent, comme les grenouilles ou les hérissons. La réintroduction et la gestion de l’animal sauvage ne restent-elles pas de la même façon des palliatifs qui permettent de faire oublier les atteintes portées à l’environnement ? Enfin, il serait facile d’admettre que cette fin programmée est liée dans certains cas au braconnage. Ainsi, « au moins 90 éléphants ont été retrouvés morts, leurs défenses d’ivoire méthodiquement arrachées, ces dernières semaines au Botswana, victimes d’une des vagues de braconnage les plus meurtrières recensées récemment sur le continent africain ». Cela ne vient-il pas d’un système d’offres et de demandes absurde ?

Or, si les hommes veulent mettre sous leur coupe le monde sauvage, ne veulent-ils pas l’éliminer ? Considérons que l’animal sauvage procède d’une idée de frayeur. C’est celui qui dévore et déchiquette. Mais, si les animaux sauvages font peur, c’est qu’ils sont perçus comme envahissants et sources de dégâts. Dans ce cadre, le sanglier devient un cas d’école. On s’horrifie de voir apparaître, dans les villes, près des poubelles débordantes, à proximité des supermarchés, des sangliers ou des renards. Un ours affamé a d’ailleurs été « surpris à casser la vitre de la fenêtre d’une habitation près d’un endroit où des orques se sont échoués ». On s’alarme lorsqu’on constate que le nombre d’accidents de la route augmente du fait de collisions avec des animaux. Alors, plutôt que de poser la question de la territorialité, on enfonce le clou du danger et des risques potentiels. Il est possible de relier cela à un ensemble de visions archaïques. Les éléments effrayants sont agrémentés par nos contes de fées, quand le méchant loup mange la grand-mère et le petit chaperon rouge. Ce loup tapi, prêt à bondir, devient massacreur de troupeaux de moutons inoffensifs. Les affiches de propagande utilisent cette figure emblématique de l’animal sauvage, comme dans le cas de l’appel à la conscription pendant la Première Guerre mondiale aux USA, où l’on découvre le terrible King Kong affublé d’un casque à pointe germanique et d’une énorme massue, emportant dans ses bras une jeune fille terrorisée.

Le problème est que tout cela est agrémenté par les politiques publiques. Suivant une récente législation du droit de l’environnement, les animaux sauvages ne seraient pas des êtres sensibles. Considérés comme res nullius, des choses sans maître, il est possible de les trucider, car ils ne bénéficient, en tant que tels, d’aucune protection. Il existe toute une logique d’élimination du monde sauvage tant ce terme angoisse. Le relais des pouvoirs publics nationaux ou locaux conforte cette méfiance et engendre des politiques de gestion ainsi que des plans de chasse. Ainsi, le chevreuil doit obligatoirement être rare pour être labellisé « naturel », tandis que l’abondance des populations crée un animal « artificiel et dénaturé ». Il suffit qu’un loup isolé, ou un chien errant, soit repéré pour que le préfet ordonne l’abattage. Il suffit qu’une commune redécouvre des fosses pour piéger les loups pour en faire un argument de vente touristique. Il faut les abattre lorsqu’ils viennent rôder près des habitations ou des plages bondées de touristes bienveillants. Ainsi, « quatre requins de grande taille ont été tués sur ordre des autorités australiennes après deux attaques de squales contre des touristes dans un archipel ultra touristique de la Grande Barrière de corail ».

Comment peut-on affirmer que l’on peut protéger certaines espèces animales en voie de disparition en les enfermant dans des parcs ? Si nous voulons les protéger, il faudrait penser à préserver leur habitat naturel. Dans le cas contraire, nous n’aurons plus que l’image d’animaux, comme l’aigle, le lion, ou le rhinocéros, figés sur des panneaux publicitaires ou sur l’arrière des poids lourds. L’homme est, parmi les hominidés vivants, le seul dont le statut d’espèce ne soit pas menacé de façon critique, et Arthur Schopenhauer disait : « L’être humain est, au fond, un animal sauvage et effroyable. Nous le connaissons seulement dompté et apprivoisé par ce que nous appelons la civilisation… » Mais quelle civilisation ?