LA LETTRE DU PEAL N° 33 :    12 mars 2020

FICTIONS TEMPORELLES  ET ENVIRONNEMENT

 

Le soir, nous installâmes les tentes à 4 800 mètres au fond d’un vallon sec. […] À six heures, un yack se dressa sur la crête opposée […] et ils furent vingt, surgis dans la dernière clarté. […] C’étaient des totems envoyés dans les âges. Ils étaient lourds, puissants, silencieux, immobiles : si peu modernes ! Ils n’avaient pas évolué. Ils demeuraient purs, car stables. C’étaient les vaisseaux du temps arrêté. Leurs ombres disaient : « Nous sommes de la nature, nous ne varions pas, nous sommes d’ici et de toujours. Vous êtes de la culture, plastiques et instables, vous innovez sans cesse, où vous dirigez-vous ?»

Sylvain Tesson, La Panthère des neiges.

De nombreux physiciens, mathématiciens, philosophes ou anthropologues ont tenté d’appréhender le temps. Pascal estimait qu’il était une de ces choses impossibles à définir. Or pourquoi cette notion est-elle devenue actuellement si prégnante ? Comment cette idée si abstraite a-t-elle envahi le monde et transformé les agissements des humains ? Dans les quatre Lettres de cette année 2020, nous reviendrons sur cette notion, avec le souci de la mettre en relation avec la question environnementale. Actuellement, avec la mondialisation et la globalisation, les théories de l’évolution contradictoires, la multiplicité des échanges et des informations, il faut faire face à une complexification du monde, mais aussi à une pluralité de visions. Sortant d’un cadre purement naturel, le temps a été conçu comme une grandeur mesurable. Notre conscience a dès lors eu recours à une construction d’un temps fictif et à la constitution de nouveaux phénomènes temporels abstraits. Mais qu’en est-il aujourd’hui des fictions que ce temps développe et des conséquences sur ce qui nous entoure ?

Dans les sociétés traditionnelles, le temps est caractérisé par la répétition et la reproduction systématiques des choses. Il relève de cycles, renvoie au rythme du Soleil ou de la Lune, au jour et à la nuit, au changement des saisons. Le ciel et le mouvement céleste sont source de divination, de rituels agraires, et peuvent apporter un certain nombre de réponses à des événements par le biais de présages. Les humains doivent tenir compte des cadences végétatives ou du temps biologique. Mais ici, le temps est subi. Il ne peut être ni manipulé ni dirigé. Dans ce contexte, la question de savoir si les hommes ont du temps est sans intérêt. L’idée de projets n’aurait aucun sens, et en faire n’a ni fondement ni signification. Le souci, dans ces sociétés, est surtout de conserver des valeurs héritées du passé, de tenter de les reproduire. S’il n’y a pas de projection, cela vient aussi des nombreuses contraintes quotidiennes qui pèsent sur les communautés et les empêchent de prendre du recul. Les activités collectives s’adaptent à celles de la nature. Cette conception donne un tempo à la vie des hommes. Toutefois, ils sont conscients très tôt du schéma bipolaire constitué par le passé et l’avenir. Ils essayent ainsi de mesurer le temps en tentant de le séparer de la seule activité céleste. Or ces mesures restent liées à celles de leur environnement, en décomptant en jours, semaines ou années. Les techniques qui sont utilisées ne s’avèrent pas indépendantes de la nature. Ainsi, le fonctionnement des horloges solaires ou à eau, des sabliers limite la possibilité de définir avec précision le temps. Ici, on a donc un temps plutôt cyclique, biologique et, disons, naturel.

Avec les prémices de la modernité, une nouvelle conception apparaît. Les théories de la chute des poids et l’invention du système de cliquet apportent cette opportunité. Avec des Kepler, Galilée ou autres, la mécanique arrive à mesurer de façon opératoire le temps. Sortant d’un cadre naturel, celui-ci peut être abordé comme une grandeur mesurable. L’électromagnétisme ainsi que d’autres procédés affinent la mesure pour rendre compte d’un étalon temporel conçu sur la durée du jour solaire. Puis les méthodes varient pour arriver en 1968 à une définition fondée sur la période de radiation dans le spectre du césium 133. Les horloges à quartz et celles atomiques donnent à voir un temps quantifiable. Le temps ainsi défini s’autonomise de la nature pour entrer dans un univers physique. Les institutions savantes avaient d’ailleurs laissé définitivement de côté le temps cyclique pour introduire un nouveau concept, celui de temps unilinéaire, c’est-à-dire, comme le propose Eddington en 1928, s’écoulant dans la même direction. Mais si cette conception entraîne une autre manière de représenter le temps, elle engendre aussi de nettes transformations culturelles, sociales, politiques et économiques. Grâce à cette nouvelle approche, il est dorénavant possible non seulement de remonter aux origines du monde et de l’homme, mais aussi de penser l’avenir grâce aux idées de progrès, de développement et de croissance. Or ne sommes-nous pas arrivés, de nos jours, à une contradiction qui n’augure rien de bon pour l’environnement ? S’il est possible de saisir « le passé » ou « les passés », l’avenir devient de plus en plus incertain à scruter, tant dans les domaines politique, économique qu’écologique. Cette situation semble assez paradoxale quant à la notion de « mémoire du futur », développée par les neurosciences qui postulent que les souvenirs alimentent la capacité de se projeter et de penser le futur. Sauf alors à envisager des procédures absurdes et très risquées pour ce qui nous entoure.

Les recherches nous amènent de plus en plus loin dans le passé, à l’aide de méthodes et de techniques de plus en plus sophistiquées. Plus les sciences font de découvertes, notamment en physique ou en astrophysique, plus elles font remonter, pourrait-on dire, dans le temps. Avec les religions révélées ou le créationnisme, soutenu encore par quelques Églises protestantes, le monde aurait environ six mille ans. Or il est démontré que la Terre a globalement entre quatre et cinq milliards d’années, et l’univers quelque quatorze milliards. Les premiers hominidés sont apparus il y a deux millions quatre cent mille années, et l’Homo sapiens a environ trois cent mille ans. Alors que son origine est très récente, il a réussi en un court laps de temps à modifier la physionomie de la Terre. Si cela ne renvoie qu’à des hypothèses, le passé est peu à peu appréhendé et dévoile les rapports étroits que les hommes entretiennent entre eux et avec ce qui les environne. Or, si l’histoire du monde et des hommes est revisitée, l’avenir, où tout paraissait possible, devient très incertain. Dans le cas de l’environnement, il suffit de reprendre les rapports successifs du GIEC pour s’en convaincre. Les émissions dues aux activités humaines accroissent la concentration de gaz à effet de serre, et l’évolution du climat est liée aux activités anthropiques. Le CO2 issu des combustibles fossiles joue un rôle majeur dans l’augmentation des EGES. Et si les réserves fossiles étaient utilisées, la progression de la température serait comprise entre 4 °C et 5 °C en 2100. Au-delà de 1,5 °C, nous arrivons à des vagues de chaleur et des pluies torrentielles, l’extinction massive de nouvelles espèces, la déstabilisation des calottes glaciaires et la montée des océans. Toutefois, comme l’avenir est l’un des fondements de l’épopée contemporaine, les Modernes, pour se rassurer et se réconforter, ne reviennent pas sur les erreurs du passé. Ils convoquent au contraire de nouveaux métarécits, alimentés par ce que l’on appelait naguère des augures ou des devins et qui se nomment aujourd’hui futurologues, prospectivistes ou simplement experts en avenir, en invoquant la technologie. La géo-ingénierie s’inscrit dans cette mouvance qui, si elle appliquait ses procédés, engendrerait probablement d’autres problèmes plus importants. Elle admet qu’il est possible de manipuler et de modifier l’environnement de la Terre de manière volontaire et à grande échelle. L’idée est d’agir sur la réflexion du Soleil. Il est envisagé de déployer un (ou des) bouclier(s) solaire(s) afin d’éviter le réchauffement, ou alors de blanchir les toitures des villes. Une autre possibilité vise à bloquer le dioxyde de carbone. Il serait nécessaire de créer des puits de carbone, d’augmenter la capacité des minéraux afin qu’ils puissent fixer le CO2, ou de fertiliser les océans en augmentant la quantité des algues planctoniques. Enfin, plus curatives, avec des options qui vont de la volonté de stopper la désertification en inondant des zones entières et en détournant des cours d’eau à des méthodes d’injection de chaux dans les océans pour éviter leur acidification et la destruction des coraux. Dans ce schéma, s’il existe des problèmes environnementaux, pas d’inquiétude à avoir, les projections techniques pourront toujours les résoudre.

En conséquence, le temps s’est détaché de sa seule activité céleste, de son seul caractère immuable ou biologique, pour arriver à une simple projection fictionnelle que les Modernes nourrissent inlassablement. Aussi, sous couvert de ce qui est appelé aujourd’hui « durable », tout un système, avec ses valeurs et ses normes, est orienté vers un (ou des) futur(s) sans cesse possible(s). Or la terminologie de « développement durable », que l’on s’empresse de revendiquer, n’est-elle pas un leurre puisque tout est paradoxalement centré sur l’éphémère, que ce soit le bâti, l’appareillage, les méthodes, les rapports sociaux, l’alimentation ? En revanche, il est certain que ce qui est durable, ce sont les déchets nucléaires, les plastiques, l’envie de se déplacer en « bagnole » et toute l’ingénierie humaine. N’entrons-nous pas dès lors dans un monde qui, s’il se dit de plus en plus durable, donne à croire aux humains à leur potentielle immortalité ?