LA LETTRE DU PEAL N° 36 :    6 12 2020

MÉMOIRE  ET ENVIRONNEMENT

 

« La culture occidentale n’a ménagé aucun effort pour faire disparaître les cosmologies autochtones qui interrogent le passé et l’avenir pour éclairer le présent, où les ancêtres morts depuis longtemps, toujours de ce monde, peuvent inspirer les générations à venir, qui sont déjà présentes. »

Naomi Klein, Tout peut changer.

Les Modernes pensent qu’ils peuvent s’emparer du temps et projeter dans un futur hypothétique leurs fictions. À la recherche du bonheur qu’ils doivent atteindre de plus en plus vite grâce à un seul levier qui est, semble-t-il, celui de l’argent. Ils ne voient pourtant pas le mur qui s’érige devant eux, malgré toutes les sombres prévisions qu’ils ébauchent quotidiennement. Les trois lettres précédentes (voir archives Lettres n° 33, 34, 35) pointaient ces éléments, et la dernière se terminait sur une interrogation relative aux leçons du passé. En effet, sont-elles si souvent revisitées, et plus particulièrement au regard de l’environnement ?

Disons que nous sommes dans un monde qui en appelle souvent à l’histoire ainsi qu’à la mémoire ou aux mémoires. Le mémoriel, ou l’utilisation de la mémoire, a pris ainsi une place centrale dans les musées, les bibliothèques (et médiathèques) ou les expositions. On le retrouve lors de commémorations, de reconstitutions d’événements historiques (Verdun, le Puy du Fou....) ou de cérémonies nationales et locales. Il ressort également au travers d’histoires qui parfois replongent tel ou tel lieu dans un passé fantasmatique. Tout est alors répertorié grâce à un ensemble d’archives, de documents, de revues et d’ouvrages. Si la révolution du néolithique a fait naître les plaques d’argile en vue de conserver une mémoire des comptes, la révolution de l’informatique et du numérique a décuplé ces capacités, non seulement de calcul mais surtout de sauvegarde des données. Mais la vie quotidienne est aussi un espace ou un lieu de mémoire particulier, avec des objets qui gravitent dans les demeures, parfois de manière particulièrement fétichiste. Il existe perpétuellement des temps de mémoire, avec les anniversaires qui permettent de structurer les expériences individuelles. Que dire enfin des recherches généalogiques où chacun tente de retourner vers le passé ? À partir de ces points, il semble logique de constater l’inquiétude face aux pertes de mémoire (maladie d’Alzheimer, syndrome de Korsakoff, mais aussi bug informatique...).

Pourtant, si le stockage d’informations actuel est important, tous les faits ne sont pas traités de la même manière, et nombre d’entre eux restent enfouis. La mémoire est très sélective, notamment dans le cas précis des crises environnementales. Il est indéniable que l’on ne peut pas comparer nos modes de vie, de production ou de consommation avec ceux de nos aïeux ou plus encore avec ceux de nos ancêtres. Pourtant, à y regarder de près, ne serait-il pas souhaitable de revisiter le passé, même très lointain, pour y déceler quelques similitudes avec ce qui se passe de nos jours ? Prenons seulement deux exemples.

Le premier porte sur la terre et le sol. La civilisation de Sumer constituait en 2000 av. J.-C. une société florissante. La croissance de la productivité agricole venait d’un entretien massif des réseaux hydrauliques. Toutefois, l’irrigation intensive a provoqué la salinisation des sols. Le niveau normal des nappes phréatiques était d’environ deux mètres en dessous du sol, puis est passé à cinquante centimètres. Cette situation a entraîné l’effondrement de Sumer. Entre les IIIe et VIIe siècles ap. J.-C., l’empire des Sassanides a construit de gigantesques systèmes de canaux, permettant de cultiver quatre ou cinq fois plus de surface qu’à Sumer. Or, les conséquences ont été similaires à celles de la croissance sumérienne. La civilisation des Minoens (2700 à 1200 av. J.-C) aurait disparu suite à l’éruption du volcan de Santorin, mais les datations posent problème. En effet, une autre hypothèse montre que les innovations techniques ont permis d’irriguer la plaine, favorisant le rendement agricole dans les terres basses. Or cette activité a modifié le climat de la Crète. La pluviométrie augmentant a entraîné l’érosion des pentes. D’où un abandon des sites sur les contreforts, ainsi qu’une déstructuration sociale. Un autre exemple symptomatique démontre que la Meseta espagnole a été broutée au Moyen Âge par les millions de moutons qui faisaient la transhumance du sud de la péninsule jusqu’aux Pyrénées. Progressivement, ce territoire s’est transformé en steppe. Or aujourd’hui l’élevage intensif pose les mêmes questionnements. Certains producteurs d’Amérique latine n’hésitent pas à procéder de la même manière pour exporter leur viande. Le surpâturage laisse derrière lui des terres stériles, saturées de déjections.

Voyons un second exemple relatif à la forêt. Aux environs des années 850, la société maya classique a sombré. Chez les Mayas, les signes ostentatoires de richesse et de pouvoir se reconnaissaient dans l’utilisation du stuc. Or cet enduit de maçonnerie grossière s’obtenait en chauffant longuement du calcaire. Ce système était coûteux en bois. Le défrichage a engendré la ruine du système agricole et des glissements de terrain. Des cycles de sécheresse ont fini d’achever ce travail de destruction. De son côté, l’agriculture médiévale culminait à la fin du XIIe siècle, et il n’y avait pratiquement plus de milieux naturels. Cela était dû à l’augmentation de la démographie, mais surtout à la déforestation liée aux incendies intensifs et à l’approvisionnement en bois de chauffage. Il faudra attendre plusieurs siècles pour revenir à un état forestier comparable à celui antérieur à cette période. Enfin, l’île de Pâques est l’un des cas les plus représentatifs de la déstructuration environnementale. La progression de la population est corrélée à la déforestation. De toute évidence, la surexploitation des forêts par les Pascuans a provoqué l’extinction de leur culture, de leur population et de leur identité. En fonction de tous ces exemples qui pourraient être multipliés, on peut se demander si l’histoire ne se répète pas. Un monde qui se soucie autant de mémoire a pourtant la capacité de la tordre et de ne choisir que des éléments qui ne servent que son présent. Ainsi, comme l’exprimait Maurice Halbwachs : « Du moment où l’événement considéré a en quelque sorte épuisé son effet social, le groupe s’en désintéresse. » Les modes de production agricoles ou forestiers ne tiennent en définitive aucun compte des leçons du passé, étant donné qu’on en arrive, parfois après deux mille ans d’histoire, aux mêmes conséquences que dans les cas précédents. Les événements tragiques de l’histoire devraient donc non pas se renouveler, mais rappeler qu’il faut éviter de s’engager dans les mêmes ornières et de faire les mêmes erreurs.

Il est donc intéressant de s’interroger sur cette situation. Pourquoi une société qui se veut si soucieuse de mémoire et d’archives, qui fait référence aux grandes dates, aux figures emblématiques, aux révolutions, aux empires, plus récemment à l’histoire des pandémies, ou à d’autres événements qui ont marqué la dynamique des sociétés semble au même instant nier des événements relatifs aux bouleversements environnementaux du passé ? Pourquoi oublie-t-on la manière dont certaines civilisations parfois millénaires se sont effondrées du fait de leurs modes de vie, alors que cela devrait nous donner du grain à moudre ? Il n’est pas question ici de faire acte de nostalgie, par le biais de ce que Zygmunt Bauman nommait la retrotopia, mais de s’interroger sur cette sorte d’obscurantisme actuel relatif à l’environnement. Pourquoi ces oublis ? Pourquoi une telle baisse de l’intérêt que l’on porte à ces événements du passé ? Ces histoires gêneraient-elles tout un système de pensée et de production, fondé sur l’inépuisable et la croissance ? Sans revenir au passé lointain, à part quelques chroniqueurs, qui se souvient de la déclaration de Cocoyoc, publiée à l’issue d’un colloque des Nations unies en 1974 ? Pourquoi celle-ci est-elle partie dans les oubliettes de l’histoire ? Ce rapport aurait pu être une base de réflexion pour stimuler un nouvel ordre international et environnemental. Le but était de pallier la dictature du PIB. Comme le relevait Aurélien Bernier, le rapport stipulait qu’« un processus de croissance qui bénéficie seulement à une petite minorité et qui maintient ou accroît les disparités entre pays n’est pas du développement (...) L’autonomie au niveau national implique aussi un détachement temporaire du système économique actuel ». Mais ses conclusions ont été rejetées par Henry Kissinger, secrétaire d’État aux USA, occultées par l’ONU et classées au rang de préoccupations mineures. Pas besoin dès lors de se remémorer un tel événement, car dans ces conditions il serait impossible de continuer de produire, de distribuer ou de consommer de manière si effrénée. Ainsi, dans le contexte actuel, il semblerait dangereux de tirer les leçons du passé.

En conséquence, pourquoi s’intéresser aux Sumériens, aux Minoens, aux Sassanides, ou même aux Mayas ou aux habitants de l’île de Pâques, ou à d’autres qui ont tous plus ou moins fait les frais de leurs erreurs, notamment pour ce qui touche à l’environnement ? Cette frénésie de mémoire, cet engouement pour les musées ex nihilo n’ont-ils pas finalement pour but de ne fossiliser que quelques souvenirs sélectifs ? Les musées peuvent alors se transformer en cimetières culturels, plutôt que de nous faire revivre des faits qui pourraient nous inciter à revoir nos modes de vie actuels et nos rapports à l’environnement. Ainsi, la mémoire ne sert-elle pas que des intérêts personnels, qu’ils soient politiques, économiques, culturels ou religieux, et à ce que rien ne change ?