Points de vue 2

 

  Point de vue 1 :   Janvier 2015  

Ce 7 janvier 2015 restera, malheureusement, une date dans l'histoire de France : ce jour où la rédaction d'un journal fut décimée, ce jour où douze personnes, dont plusieurs dessinateurs de presse, furent lâchement massacrées. Et pas n'importe quel journal, Charlie Hebdo, journal de provocation, d'humour, de dérision, le tout basé sur la caricature, bref le journal symbole même de la liberté d'expression, de la liberté de presse, le journal du non politiquement correct.

Ce matin là, à 11h30, l'atroce réalité apparaît, un commando de deux individus abat douze personnes, en blesse onze autres, mais que se passe-t-il, dans quel monde vivons-nous ? Certains refuseraient-ils l'humour blasphématoire, et bien oui, certains sont élevés dans une rigidité d'esprit qui renie le second degré, qui renie l'humour. Mais certains aussi sont manipulés dans ce sens afin de servir d'instruments de guerre pour déstabiliser un pays, et c'est le cas de ces deux là, d'où cette froideur, cette organisation implacable, cette fuite relativement facile.

Tout ceci est-il explicable ? Sûrement le monde est devenu dangereux depuis la fin de la guerre froide, le monde est devenu dangereux depuis que les américains sont devenus les « gendarmes » du monde : montée des nationalismes, des populismes, montée du terrorisme, de la violence et toutes ces montées sont largement imbriquées les unes aux autres, les unes pouvant expliquer les autres et vice versa ! La société n'a-t-elle pas sombrée dans le fanatisme sous toutes ses formes, l'argent à tout prix, l'intégrisme religieux, les politiques inefficaces, la destruction de l'environnement...

Ne serait-il pas temps de se poser les bonnes questions et ne pas tomber dans la volonté de vengeance systématique, dans la recherche à tout va de boucs émissaires !

Les démocraties ont-elles atteint leur paroxysme, ne sont-elles plus capables de se défendre face à la haine, la violence, les politiques n'arrivent-elles plus à définir de manière irréfutable les libertés de presse, d'expression, de parole, la laïcité, enfin les démocraties n'ont-elles pas perdu de leur force, ne se sont-elles pas fourvoyées dans un flou didactique, ont-elles oublié la solidarité, l'égalité, le respect de l'humain, le combat contre tous les extrémismes (politiques, sociaux, religieux) ? Enfin, les démocraties n'ont-elles pas omis que l'essentiel pour une société avancée est l'éducation, la diversité, la culture, l'art...?

Ceci est une réflexion sans prétention qui permet d'évacuer un peu l'extrême tension, l'extrême traumatisme qu'engendrent de telles dérives humaines. Reste-t-il, après cela, un infime espoir dans la capacité de l'humanité à dépasser cette bassesse bestiale et à devenir enfin intelligente dans le sens raisonnable, capable de définir enfin le bien du mal dans le respect de l'humain en tant qu'être vivant dans un même bateau, la Terre ?

 

             Pascale Berger.

  Point de vue 2 :   Mai 2015  

À la fin des années 1940, on évoquait Paris et le désert français. Jean-François Gravier dans son livre célèbre écrivait : « Peut-on fonder l’avenir d’une nation sur l’hémorragie interne ? Peut-on fonder sa renaissance sur le gonflement congestif de 4 % de son territoire et sur l’appauvrissement continu [du reste] ? » Les pouvoirs, les corps d’État et les bonnes consciences approuvèrent le constat. Il fallait repenser l’espace national. Le temps a passé, mais aussi l’aménagement du territoire, les lois de décentralisation et les réformes territoriales. Le constat de 1947 a-t-il changé ?

Aujourd’hui, la tendance est à l’imposant, au colossal et le petit n’a qu’à bien se tenir ou mourir dans son coin sans faire de bruit. Ce n’est plus la Nation mais les grandes régions qui deviennent la panacée universelle avec comme moteur, des métropoles puissantes, prêtes, nous dit-on, à rivaliser avec le reste du monde. Tout est fondé sur la concurrence, et l’efficacité ne peut venir, nous dit-on, que de la concentration urbaine. De plus, ces aires métropolitaines, en lien les unes avec les autres, pourront évidemment proposer à leurs élites et leurs édiles de rejoindre (et de se rejoindre), à grande vitesse, la capitale, centre de tous les savoirs. Marseille n’est plus qu’à environ 3h00 de Paris et bientôt Bordeaux n’en sera qu’à 2h00. Bien entendu, le temps c’est de l’argent. On remarque que le constat d’après guerre n’a pas été modifié, il s’est déplacé et a changé d’échelle. Du jacobinisme, nous sommes revenus aux baronnies.

En l’absence de vases communicants, les aires urbaines deviennent hypertrophiées et difformes, entrecoupées de routes, de ponts, de zones commerciales, artisanales ou industrielles. Vive le gros, vive l’obèse ! Pensées en haut lieu, elles font naître d’une part des centres où quelques décideurs se concertent, et d’autre part sur leurs marges des périphéries, mais aussi des zones beaucoup plus éloignées. Cette situation devient dramatique pour ceux qui sont mis aux bans, comme pour ceux qui s’installent aux franges des zones rurales moins bien équipées, et moins bien desservies. Pour ces derniers, à termes le vieillissement entraînera inexorablement des problèmes aigus d’isolement notamment pour les plus pauvres d’entre eux. Mais qui s’en soucie ?

Si les métropoles s’enorgueillissent de la venue de population, et peuvent pérorer sur leur attractivité, d’autres espaces en revanche se vident totalement ou presque, devenant des villes, des villages ou des bourgs fantômes. Des espaces entiers meurent, du départ de leurs habitants, de leurs commerces et de leurs services publics. Sinistrés, plombés par les crises ces territoires sont laissés à l’abandon. Mais en définitive, ils ont toujours posé un problème aux aménageurs et aux politiques. D’ailleurs dans divers pays, la question de leur évacuation totale en raison de leurs coûts a été de manière récurrente mise à l’ordre du jour. Au-delà, ce qui en ressort est une impression d’espaces laissés à la dérive, parfois ici ou là parsemés de soubresauts dérisoires. Ce n’est plus Paris et le désert français mais bien les métropoles et leurs lointaines périphéries entièrement détruites, sur l’autel de la modernité, de la rentabilité, et du sacro-saint aménagement de l’espace.

Jean-Luc Roques.

  Point de vue 3 :   Septembre 2015  

La fusion de communes consiste en la création d’une « commune nouvelle » par réunion de plusieurs entités préexistantes. Cette politique de fusion pendant longtemps a eu pour principal objectif d’éviter l’éclatement d’espaces en de multiples entités. Aujourd’hui, même si les communes de moins de 500 habitants représentent encore 54 % de l’ensemble des communes françaises, l’incitation aux regroupements vise plutôt une économie d’échelle. Il faut bien souligner que le législateur a toujours été l’instigateur de la démarche et que cette formule est empreinte de la toute puissance de l’État. Partant de là, comment peut-on expliquer l’attitude des communes face à cette politique ?

Petit rappel historique : la Constitution de l’An III impose la fusion par la création de « municipalités de canton » ; pendant le Consulat, ce sont 6 000 petites communes rurales qui fusionneront. Sous le gouvernement de Vichy, la loi du 28 février 1942 prévoyant la fusion systématique des petites communes rurales est promulguée, mais restera sans suite. La Ve République relance la politique de fusion, notamment par la loi n° 71-588 du 16 juillet 1971 dite « loi Marcellin ». La principale originalité de cette loi était d’ajouter à la « fusion simple », une formule nouvelle – jugée plus attrayante – la « fusion avec communes associées ». Les élus avaient le choix entre la disparition complète de la commune d’origine ou la subsistance de certaines formes de la vie communale ancienne, comportant des annexes de la mairie et des maires délégués. Malgré cela, seulement 775 communes vont fusionner. Le constat est donc lourd, c’est un échec. Les petites communes rurales feraient-elles de la résistance vis-à-vis du pouvoir central ? Elles revendiquent surtout leur identité et leur autonomie.

Le contexte actuel : les communes préfèrent une formule plus souple qui leur permet de préserver leurs particularismes locaux. Elles choisissent de se regrouper dans des syndicats (SIVOM ou autres syndicats intercommunaux). Le problème du millefeuille territorial va alors se poser, s’ajoutant à cela celui de l’intercommunalité. Actuellement, il est possible de créer une commune nouvelle se substituant à l’ensemble des membres d’un EPCI, mais ce sont plutôt des communautés de communes qui se regroupent entre elles sans pour autant basculer dans la fusion de communes. Aussi, d’ici 2020, les conseillers des communautés urbaines, des communautés d’agglomération et des communautés de communes auront des compétences obligatoires, comme la gestion de l’eau ou des déchets ménagers. Insidieusement, ce sont donc ces regroupements qui pas à pas constituent une menace pour la commune rurale. Il existe bien des petites entités isolées qui luttent contre la tentation de la coopération, mais en ont-elles les moyens et pour combien de temps encore ?

La solution à adopter : la loi du 16 mars 2015 sur les communes nouvelles, sorte de second souffle, peut venir à la rescousse de ces collectivités qui n’auraient pas pris le train en marche. Alors que l’intercommunalité trace sa route, il semble que la fusion de « petites communes rurales » dans un dernier soubresaut s’avère dérisoire. Craignant surtout d’être absorbées, ces communes s’associent dans la contrainte mais sans véritable projet de territoire. Et c’est ici que le bas blesse. Par-delà la commune, c’est aussi la proximité de l’usager du service public qui est en jeu. L’alternative serait la création de « Maisons de services au public », ersatz de communes. La disparition probable du service public véritable, en sera l’aboutissement.

On voit par là qu’un train en cache un autre, celui de la paupérisation des moyens de la puissance publique. La fusion ne vise dès lors qu’un objectif, un cumul des finances déjà fortement affaiblies.

                               Corinne Berger.

 

  Point de vue 4 :   Décembre 2015

La fusion des territoires est à l’ordre du jour pour des considérations politiques ou économiques. Refonte des régions, des intercommunalités, des communes. Les atouts de la fusion, qui sont invoqués le plus souvent, sont de regrouper des espaces autour d’un projet commun, afin que cette nouvelle structure soit plus efficace, plus efficiente, plus pertinente et plus cohérente. Cependant, cela ne pose-t-il pas un problème de sensibilité, mais aussi d’identité ? Les Bretons sont inquiets, les lorrains sont tourmentés, les habitants du Languedoc-Roussillon sont insatisfaits. Comment va-t-on appeler la nouvelle région, ou la nouvelle commune ? Certains se sentent perdus : « Moi, je suis Auvergnat 100 % et je tiens à le rester » dira un habitant de Clermont-Ferrand. Fusionner des territoires est sur le papier assez facile, mais beaucoup plus délicat dans la réalité.

Prenons un exemple banal mais assez typique de ce phénomène. Dans une petite commune, comme il en existe une multitude en France, environ 250 personnes sont inscrites sur les listes électorales, et une centaine y vit à l’année. En novembre 2015, une consultation de la population a été proposée par la municipalité. La question était de savoir si « oui » ou « non » la commune devait fusionner avec deux autres villages limitrophes comprenant chacun d’eux à peu près 150 habitants. L’objectif était de réunir les trois entités et de former une « nouvelle commune », dont la population totale atteindrait globalement plus de 500 individus. Le projet était conçu ainsi, mais surtout il permettait d’obtenir à l’avenir le maintien de diverses dotations. En amont, les édiles des trois communes s’étaient réunis pour statuer sur une charte d’union. Une période transitoire était aussi instituée, si le « oui » était majoritaire, jusqu’en 2020, date à laquelle la nouvelle commune devait se substituer aux trois entités initiales. Il est important ici de préciser que ces communes sont limitrophes, que les personnes y vivant à l’année sont natives des lieux, et que leurs parents ou leurs grands-parents sont également originaires de l’une de ces communes. Il n’y a donc a priori aucune tension, ni conflit, ni heurt entre ces trois territoires.

Au soir de la consultation, après une mobilisation relativement importante, plus des deux tiers des votants s’opposent à la fusion. On peut, dès lors, s’interroger sur les raisons qui ont pu motiver les habitants de cette commune à voter majoritairement « non ». Une première explication est que le maire n’aurait pas suffisamment montré à ses électeurs les raisons de ce choix. Obtenir plus de dotations, si la fusion était effective avant le 31 décembre 2015, n’était sans doute pas suffisant bien qu’elle fût la justification principale. En écoutant, les habitants de la commune, on peut constater qu’il existe ici d’autres motifs à ce refus. Voici ce qu’il ressort de quelques phrases assez symptomatiques. Un habitant dira : « On est en France, on ne va pas se mêler à des étrangers ». Dans plusieurs autres cas, il était admis que « les communes voisines étaient là pour profiter de leur argent ». Même localement avec des habitants qui se connaissent, sont voisins, les crispations sont bien présentes. On peut se demander alors comment unir des territoires plus vastes ?

Mais, en définitive ce qui apparaît comme étant le comble de cette histoire, est que le maire, porteur du projet de fusion, ayant dépensé son énergie et son temps, remercia la population, à la fois pour sa mobilisation, ce qui semble logique en démocratie, mais il remercia également les participants pour leur position alors même que celle-ci allait à l’encontre de ses vœux. N’était-il pas inconsciemment satisfait de cette résistance ? Et dans ce cas là, pour qu’elle raison ? Cela nous échappe, il faut bien le dire !

Jean-Luc Roques

 

  Point de vue 5 :   Février 2016

Le 24 Octobre 2015, nous manifestions au « Clapàs »(1) en faveur des « langues régionales. » La plupart d’entre elles, dont l'Occitan, sont en voie d’extinction selon un rapport de l’UNESCO. Pourtant inscrites au titre de l'article 75-1 de la Constitution le 23 juillet 2008, « Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France », tout devrait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Or, c’est tout le contraire, le pire se produit. Petit retour historique de batailles politico juridiques.

Depuis Juin 1992, des amendements relatifs à la reconnaissance des langues régionales, présentés par des députés et des sénateurs de droite, gauche et centre sont déposés et rejetés. Ainsi, N. Mamère, J.-J. Urvoas et F. Bayrou virent refusée leur proposition d’inclure cette reconnaissance au sein de l’article 2 de la Constitution qui stipule que le français (et lui seul) est la langue de la République. Cette inclusion eu égard aux langues régionales, ne figurait même pas dans le projet initial déposé par le Gouvernement à l’Assemblée nationale le 23 Avril 2008. Adopté en deuxième lecture, mais levant toute ambiguïté relative à la primauté du français, l’absence de nouveaux droits pour ses locuteurs, la non obligation de ratifier la Charte Européenne des langues régionales ou minoritaires, la consécration de la jurisprudence du Conseil Constitutionnel, il est proposé d’introduire la mention de l’appartenance des langues régionales au patrimoine national au sein du titre de la Constitution relatif  aux collectivités territoriales déjouant ainsi la pression de l'Académie Française le 12 Juin, qui demandait « le retrait de ce texte dont les excellentes intentions peuvent et doivent s’exprimer ailleurs, mais qui n’a pas sa place dans la Constitution. » Automne 2010, le Mouvement Républicain de Salut Public demandait le retrait de la signalétique en occitan de Villeneuve-lès-Maguelone, Vilanòva-de-Magalona. Le juge du tribunal administratif invoquait un manquement à la  sécurité routière, mais surtout une absence de fondement historique occitane de la dite appellation, et ceci malgré les travaux de J. Boisgontier, linguiste, certifiant que dans l’Histoire, toutes les 343 communes d’Hérault ont eu un nom occitan. Le 7 Décembre 2010, nouvelle proposition de loi relative aux langues et cultures régionales, par le rapporteur A. Jung et tout dernièrement le rapport P. Molac, ce 14 janvier 2016, qui a déclenché une réaction très étonnante de J.-L. Laurent sur son blog : « Langues régionales : bienvenue chez les dingues. » Petit rappel, A. Jung est alsacien et socialiste,  P. Molac est breton et écologiste.

En conclusion, je vous livre les propos de X. North, délégué général à la langue française et aux langues de France, en Février 2010. L’arsenal juridique français sur ce sujet étant très riche, une nouvelle loi sur les langues régionales n’est pas forcément nécessaire. Il suffirait que l’on utilise de manière plus volontariste celles qui existent. C’est le sens de la réponse que E. Besson a adressée à l’Assemblée nationale à la députée M. Faure : « La conviction du ministre de la culture et de la communication est que le cadre législatif laisse d’importantes marges de manœuvre qui ne sont pas toujours exploitées. C’est pourquoi le gouvernement s’interroge sur la pertinence d’une intervention législative supplémentaire ». Cette manifestation du 24 Octobre 2015, organisée par un collectif d’associations revendiquait inlassablement depuis 2005 la création d’une LOI capable de garantir la pérennité de ces langues de France, évidemment sans que soit mis en danger le français et la République française, ce dont doute une part importante d’élus en brandissant le phénomène Catalan. Occitaniste, je ne m’engagerai pas à demander un référendum en faveur de l’indépendance de l’Occitanie, je ne suis pas dingue!

Rémy Roussille.

(1) Lo Clapàs, nom occitan de Montpellier, toponyme que l'on trouve aussi dans Méjannes-le-Clap.

 

  Point de vue 6 :   Juin 2016

Auparavant, il y avait des cultivateurs, des forgerons, des charpentiers, des tailleuses en robes, des blanchisseuses, des gardes-champêtres, des escompteurs, des cafetiers. Chacun paraissait être à sa place et chacun avait un statut avec des compétences précises. Actuellement, des individus sont statutaires ou contractuels, à temps complet ou à temps partiel, d’autres sont en contrat à durée déterminée ou indéterminée, micro-entrepreneurs ou salariés, intermittents du spectacle ou intérimaires, et tout ce petit monde semble chercher sa place.

On se rappelle du livre « Les raisins de la colère » de John Steinbeck en 1939, qui parlait des miséreux ayant traversés les Etats-Unis et venant vendre leur force de travail à moindre coût pour de riches propriétaires fonciers ou exploitants agricoles. On se souvient également que dès le 19ème siècle, des ouvriers se sont battus pour obtenir des droits sociaux, impensables auparavant. Ainsi, grâce à ces luttes, les travailleurs ont obtenu le droit de faire grève, les congés payés, ou encore un salaire décent. Des lois ont permis, par la suite, de créer la Sécurité Sociale, d’interdire le travail des enfants et de diminuer la durée légale du travail. Or, aujourd’hui, dans un univers de précarités, on peut se demander à qui profite ces droits ?

Avant de répondre à cette question, toute la difficulté est de savoir de quoi l’on parle s’agissant du travail. Prenons la structure qui le concerne, elle peut être une coopérative, un établissement public, une collectivité, une association ou un atelier, mais peu importe finalement, car ce qui priment dans l’organisation, ce sont les règles qui la régissent. Le travail s’établit d’abord à partir d’une relation asymétrique. D’un point de vue purement juridique, deux personnes sont liées par un contrat de travail lorsqu’on a d’un côté, l’employeur et de l’autre, son subordonné. Ce contrat se distingue en effet des autres conventions de droit public ou privé, justement par cette caractéristique ou ce lien de subordination. Le travail est avant tout un contrat, oral ou écrit, avec un supérieur hiérarchique ; le poste de travail, le lieu où il doit s’accomplir, des horaires, un emploi du temps, des tâches ainsi que le temps d’exécution y sont précisés.

Le travail s’effectue donc sous la contrainte mais il a aussi, et fort heureusement, quelques avantages. La rémunération, par exemple, est un élément essentiel du contrat de travail. Prenons le cas du salariat, ici le salaire brut sera composé de charges obligatoires qui couvriront la maladie, l’accident du travail, les allocations familiales, le veuvage, le chômage, la formation et la retraite. Ces charges salariales et patronales représentent environ 45 % de la paye, le reste (ou le salaire net) sera perçu par l’employé. Et comme « Tout travail mérite salaire », il va sans dire que le travailleur ici, n’est certainement pas un agent bénévole. En tout état de cause, la rétribution peut être le moyen d’assurer son avenir.

Aussi, les lois sur le travail ne profitent qu’aux insiders ou à ceux qui se trouvent dans l’entreprise. En voulant modifier, dépoussiérer, réviser, ou simplifier, comme on voudra, les textes régissant le travail, on ne fait que valoriser une population au détriment d’une autre ou de celle qui en est exclue. Adam Smith disait qu’au banquet de la nature, il n’y a pas de place pour les pauvres et William Simon d’ajouter en 1981 que la pauvreté était bien entendu le fruit de la paresse. Chaque actif dans cette logique, stimulé par un État se disant « Protecteur », défend ses acquis sociaux de la meilleure façon qu’il peut et avec les moyens dont il dispose. Aussi, lorsqu’on avance le mot travail, tout est dit et il faut bien garder à l’esprit que le droit du travail renvoie donc aux seuls droits des actifs mais en rien aux outsiders. Une alternative serait alors que nous nous acheminions vers une autre société ou comme le disait Claudio Prado au Brésil : « L’emploi est une espèce en voie d’extinction ». Ainsi, nous pourrions passer directement du 19e Siècle au 21e Siècle en supprimant le mot travail. Mais nous n’en sommes pas encore là.

                 Corinne BERGER

 

  Point de vue 7 :   Juillet 2016

Les 23 et 24 juillet 2016, des automobilistes ont attendu plus de quinze heures à Douvres pour se rendre sur le Continent tant le nombre de véhicules était important. Quelques raisons ont été invoquées comme le système de sécurité renforcé, l’isolement progressif de la Grande-Bretagne, et à l’opposé, le grave manque d’effectif au port ou l’intérêt porté par les anglais de venir sur le continent. On invoque toutes les causes possibles, mais en aucun cas l’afflux de voiture. Pourtant, ce phénomène n’est pas nouveau. Il se joue régulièrement ailleurs, avec les mêmes scènes, avec évidemment les mêmes explications. Le 2 août 2014, 994 kilomètres de bouchons cumulés étaient comptabilisés en France, le 1er août 2015, 820 kilomètres, le samedi 13 août 2016, 854 kilomètres. Le phénomène automobile est déjà en soi extravagant, quand on sait qu’un moteur doit fournir de l’énergie à plus d’une tonne et demi de ferraille pour déplacer quelques personnes, voire une seule, dont le poids total va osciller entre 80 et 250 kilogrammes. Mais le comble de l’absurde est de se retrouver immobilisé, tout comme des boîtes de conserve alignées sur une route allant de Perpignan à Lille.

Certains disent que l’humain est dans le fond un nomade, et que ses déplacements seraient vitaux. Mais alors pourquoi ne se déplace-t-il pas à pieds ? D’autres mettent en avant des formes d’aliénation qui poussent les individus à ne plus être eux-mêmes mais de simples rouages de consommation. Ainsi, par effet de miroir, il faut absolument « bouger » ; à la mer pour les vacances d’été, et à la montagne pour celles d’hiver. D’ailleurs si vous ne le faites pas vous êtes assurément un imbécile. D’autres encore pensent que ces flux proviennent d’une recherche d’exotisme. Mais alors pourquoi s’agglutiner et se concentrer au même endroit et en même temps, alors qu’il y a des territoires totalement vides et oubliés ? D’autres admettent que ces mouvements permettent de se reposer, revisitant Sénèque qui vantait les mérites du temps de loisir le considérant comme la caractéristique de l’homme vraiment libre, ou St Thomas d’Aquin qui parlait, pour sa part, de la nécessité du « loisir réparateur ». Or, se retrouver dans un embouteillage pendant des heures est-il si reposant ? D’autres encore disent que ces transhumances ouvrent de nouveaux horizons et de nouvelles manières de voir le monde. Si dans l’absolu cela peut être vraisemblable, pour ma part, j’en doute. Certains enfin se targuent de pouvoir se détendre dans leurs résidences secondaires. Passer alors du temps coincé sur une route surchargée en vaut bien la peine.

Mais on pourrait aussi penser que les individus se déplacent comme cela, parce qu’ils ne se sentent pas bien chez eux, dans leur environnement quotidien ; ils travaillent toute l’année pour améliorer leur petit intérieur en allant chercher quelques babioles dans des zones commerciales tentaculaires. Puisqu’ils ne s’y sentent pas en osmose, ils prennent donc la fuite. Le problème est que tous prennent la tangente vers les mêmes territoires, sur les mêmes chemins, avec les mêmes moyens de locomotion. Si nous en arrivons à un spectacle aussi ahurissant et si cette idée de mal vivre relève en partie de son lieu d’habitation, c’est ce dernier élément qu’il faut réinventer.  

Ne faut-il pas dès lors repenser nos modes de vie quotidiens ? Ne faut-il pas revoir nos modes de résidence ? Ne faut-il pas imaginer de nouvelles manières d’habiter ? Ne faut-il pas enfin revoir nos manières de travailler ? Dans ces conditions peut-être que nous pourrions éviter cette folie aveugle. Le problème est que nous n’en sommes vraiment pas encore là.

                Jean-Luc ROQUES

 

  Point de vue 8 :   Décembre 2016

Où sommes-nous ? Dans le temps, dans l’espace, dans le monde vivant, dans le monde des déchets… Einstein, au début du siècle passé, développe la relativité générale et démontre malgré lui que l’univers est en expansion. Il aurait préféré garder un univers éternel, mais ses équations et les observations des astrophysiciens concluent à un univers qui évolue, il n’est pas éternel, mais a un début et une fin… Le début, connu sous le nom ironique de Big Bang, a eu lieu il y a 14 milliards d’années. Sa fin est plus incertaine, mais certainement plusieurs dizaines de milliards d’années. Plus localement, notre soleil est un soleil de 3e génération qui est apparu il y a environ 4 milliards d’années.  Il durera encore environ 4 milliard d’années puis enflera en géante rouge. Les conditions favorables à la vie sur terre se maintiendront 500 millions d’années. Nous n’avons donc pas à craindre pour nos enfants et petits enfants, ils ne verront pas la fin du monde cosmologique. L’homme moderne sort des grottes de l’histoire il y a environ un million d’années et, peut espérer survivre quelques centaine de millions d’années. Nous sommes donc au début de notre existence.

Sommes-nous seuls ou bien la vie est-elle partout dans l’univers ? Dans l’espace notre soleil personnel brille parmi les 200 milliards de soleils de notre Galaxie et les 200 milliards de galaxies dans le cosmos visible. En terme de probabilité, on peut être certain de ne pas être unique. Pour donner une image moins numérique, promenez-vous sur une belle plage de plus de 10 kilomètres de long et ramassez un grain de sable. Et bien, il y a plus d’étoiles dans notre galaxie et plus de galaxies dans le cosmos que de grains de sable sur cette plage. Pensez-vous que votre grain de sable se sente seul et unique sur la plage ?

Sommes-nous grand ou petit ?  Nous sommes un million de fois plus grands qu’une bactérie, mais petits par rapport aux éléphants et aux baleines, et comparés aux autres éléments de l’univers ? Les astrophysiciens annoncent un rayon de l’univers de 14 années lumière. L’univers est donc 1, suivit de 26 zéro. La physique quantique impose une limite inférieure pour la distance entre deux points, c’est la longueur de Planck. Nous sommes 1.6 suivit de 35 zéro plus grands que la longueur de Planck.  On peut aussi dire que l’homme est une grosse pièce du puzzle de l’univers.  On peut aussi interpréter ces limites du cosmos comme la preuve que la géométrie est une invention de l’homme, les mathématiciens ont inventé l’infini qui petit ou grand n’existe que dans l’imagination des hommes et des femmes mais pas dans le monde réel…

Comment l’homme se situe face à la pollution ? Si on écoute les écologistes, l’homme serait le premier animal à provoquer une catastrophe climatique… En fait, ce sont les cyanobactéries qui ont ouvert le jeu il y a 2.4 milliards d’années par photosynthèse. Elles ont libéré de l’oxygène, qui était un poison pour la plupart des autres formes de vie de l’époque. Puis la vie s’est adaptée, dès lors, elle profite de l’oxygène et c’est la prolifération des espèces au Cambrien, il y a 600 millions d’années. L’activité de l’homme va t-elle avoir un rôle équivalent à l’activité des cyanobactéries ? C’est vrai qu’en brulant les combustibles fossiles, il augmente le CO2 de l’atmosphère et, par là, provoque un réchauffement de la planète. De plus, les pollutions liées à ses déchets intoxiquent les animaux et rendent stérile les terres et les océans. C’est ainsi que les banquiers avec leur volonté de rentabiliser les capitaux nous mènent vers la 6e extinction de masse. Notez que nous faisons partie des espèces menacées, mais pas de panique les lichens, les champignons, les bactéries et les insectes survivront à cette extinction. 

Peut-on être plus positif ? Oui, en cherchant non seulement à limiter les émissions de CO2 mais aussi  à contrer les effets nuisibles du réchauffement. Une nouvelle espèce est-elle émergente ? Peut-être les objets connectés, ces objets comme votre futur congélateur, qui grâce à une puce incorporée dans son circuit électrique commandera automatiquement les ice cream et les petits poids quand ceux-ci seront en « solde ». Et l’homme et les animaux  seront eux aussi connectés. Plus de risque d’enlèvement, plus de déplacements inutiles, vous pourrez voter tout en restant devant votre TV, une fois connecté…

Où sommes-nous parmi les intelligences ? Les intelligences artificielles, dont certains ordinateurs sont les premiers balbutiements avec les algorithmes, gèrent les marchés financiers plus rapidement que les spéculateurs. Ces organismes de silicium ont probablement des mémoires vastes et plus rapides que nous, ils gèrent nos messages, nous servent d’encyclopédies, assurent nos achats à partir de claviers.

Où sommes-nous dans le monde de la pensée ? Classiquement la pensée n’existe pas hors de la parole donc nous sommes seuls dans ce monde. Mais les études scientifiques montrent que la pensée est partiellement indépendante de la parole. Le comportement de certains oiseaux est le reflet d’une telle pensée. Confection d’outils à partir d’une brindille pour déloger des larves. Et leur chant qui peut être une réorganisation de sons entendus, un peu comme nos compositeurs… Avec un peu d’imagination nous ne serons pas seuls dans le monde de la pensée avec des acteurs biologiques et d’autres informatiques.

                  Yves de Ribaupierre

 

  Point de vue 9 :   Mars 2017

Je rencontre Safi, le 9 février dernier, au centre humanitaire ouvert depuis mi-novembre pour les migrants sur Paris afin de mettre fin aux campements dans les rues de la capitale. Il a 22 ans et vient d'Afghanistan qu'il a quitté il y a 18 mois après que son père, médecin, ait été tué par les talibans.

Comme lui, les migrants fuient avant tout pour survivre. La majorité des personnes qui entrent illégalement en Europe sont originaires de pays en guerre dont le Soudan, la Syrie, l'Erythrée, la Somalie et l'Afghanistan. Ils fuient des pays dévastés où l'on manque de tout. Selon le Haut-Commissariat aux Réfugiés, les hommes seuls ne représentent en 2016 que 53 % des migrants. Ce sont de plus en plus des familles qui migrent vers l'Union européenne.

Safi a attendu 6 jours et 7 nuits dehors avant de pouvoir être hébergé pour 10 jours sur place, d'y être nourri et de recevoir un sac avec quelques vêtements et du savon issu de dons. Nous échangeons en anglais mais il souhaite apprendre notre langue dont il connait quelques mots grâce aux militaires français en poste dans son village natal. Un rendez-vous à la préfecture lui a été donné pour fin mars (30 jours plus tard quand la loi fixe un délai de 3 jours) afin de déposer sa demande d'asile. Il se retrouve à nouveau à la rue dans l'intervalle sans aucun moyen de subsistance. Je suis sans nouvelles de lui depuis.

La procédure de demande d'asile prévoit qu'à compter du dépôt officiel, la personne bénéficie d'un hébergement et d'une allocation de 6€80 par jour pour se nourrir et subvenir à ses besoins, et ce le temps d'instruction de son dossier dont la durée moyenne actuelle est de 6 mois. En France, le taux de reconnaissance de ce statut se maintient aux alentours de 30 % des dossiers (ce qui est inférieur à la moyenne européenne)1, soit 36 233 protections accordées en 2016 2. « Entre 2012 et 2015, le nombre de personnes « déracinées » par les conflits et les persécutions dans le monde est passé de 45,2 millions à 65,3 millions. Ce chiffre record, le plus élevé depuis la Seconde Guerre mondiale, s’explique par la multiplication des conflits et l’installation dans la durée de ces derniers. Même s’il faut rappeler que 86 % des réfugiés demeurent dans des régions en voie de développement, l’Europe a été largement impactée par l’augmentation de déplacés. »3

L'augmentation du flux de migrants, en provenance de pays majoritairement musulmans, a fait porter le débat public sur les questions suivantes : comment partager les richesses sans mettre en péril notre système économique et social, comment accueillir des personnes de culture différente sans risquer de perdre notre propre identité, comment définir une position nationale dans un contexte de politique européenne et de conflits mondialisés, quels sont nos devoirs et responsabilités dans la crise actuelle et comment trouver des solutions compatibles avec notre tradition et notre histoire ?

Une fois les termes du débat posés, les uns et les autres développent des arguments contraires selon leurs sensibilités politiques, religieuses, philosophiques ou intellectuelles. Que peut nous apprendre la longue histoire de notre évolution pour éclairer la situation présente ? Les sociétés se complexifiant « les hommes n'ont cessé de créer l'ordre dans leur société en classant les populations en catégories imaginaires du style : supérieurs, roturiers et esclaves ; Blancs et Noirs (…) riches et pauvres… [Or], il faut une tribu pour élever un homme. Aussi l'évolution favorisa-t-elle ceux qui sont capables de nouer de robustes liens sociaux »4. Offrir l'hospitalité c'est donner quelque chose de soi qui se situe au-delà du service.

 

Elisabeth ORTEGA

 

1 Article de Boris MANENTI publié sur lemonde.fr daté du 26 octobre 2016

2  Mémorandum de France Terre D'Asile pour les élections présidentielles 2017

3 Idem

Sapiens : une brève histoire de l'humanité, de l'historien Yuval Noah HARARI qui établit une analyse des grandes tendances de notre espèce. - Editions Albin Michel, 2015.

 

  Point de vue 10 :   Juin 2017

Nous sommes actuellement submergés d’élections qui offrent en principe aux électeurs, par le vote, une liberté de choix. Elections sociales, avec leurs représentants syndicaux, leurs délégués de classe, leur président d’association locale ou leur syndic de copropriété. Elections politiques, pour les députés, les sénateurs ou le Président de la République. Elections administratives, pour élire des représentants départementaux ou communaux. Toute activité semble sujette à cette procédure, présentée comme une avancée démocratique incontestable, dont le but, en principe, serait d’éviter que la raison du plus fort ne soit toujours la meilleure. Or, si la démocratie ne se limite pas au vote, le système électif n’est en rien ni un gage de représentativité, ni de démocratie.

Nombreuses sont les situations où les élections sont truquées, et localement, les méthodes d’achat de voix, de corruptions, et de pressions sont légions. D’ailleurs, comme l’écrivait Théodore Zeldin : « Ceux qui étaient censés obéir aux lois sont passés maîtres, grâce à une longue pratique, dans l’art de s’y dérober ». On peut alors se demander où se situe la justice ? De plus, le vote en donnant à l’ « autre » sa voix, au sens propre et figuré, rend par la suite le votant muet, éloigné de toute prise de décision possible, mais aussi dénigré et méprisé. On peut se demander où se trouve le pouvoir de faire et de dire ? Le cas de l’intercommunalité est symptomatique d’autres dérives. Il existe déjà un défaut de démocratie car, toutes choses égales par ailleurs, nous sommes assez proches d’un suffrage censitaire sans, bien entendu, que les membres payent le Cens mais en revanche en retire de nombreux bénéfices. Ainsi, il subsiste une interrogation concernant l’efficacité de gestion. Lorsqu’il n’y avait que des communes, il fallait financer, notamment pour les plus petites, les indemnités du maire, et un ou deux adjoints, sauf absurdité un troisième. Aujourd’hui, cette base communale reste identique mais nous avons en plus un président pour la Communauté de communes et une dizaine de vice-présidents avec à la clé une première réunion très importante qui portera sur le taux d’indemnité de chacun. On peut effectivement se demander où se trouve la rationalité économique ? Enfin, il est admis que celui qui, lors d’une élection, obtient 50 % des suffrages, plus une voix, sera le gagnant et les partisans seront très heureux de ce sacrement de leur « Elu ». En revanche, celui qui a 50 %, moins une voix, sera le perdant et les partisans seront très déçus de ne pas avoir sacré leur « Elu ». On peut donc légitimement se demander où se trouve l’équité dans de telles conditions ?

Il n’est pas étonnant que, de manière récurrente, le système électif soit remis en question et cela à quelques niveaux que ce soit. De nombreux mouvements et courants ont depuis longtemps dénoncé ce mode de représentation. Le mouvement de mai 1968 avait mis en avant, de manière plus radicale, le slogan : « Election piège à Con ». Aujourd’hui, le taux d’abstention est certainement un bon indicateur de cette défiance actuelle. Certaines approches avancent qu’en modifiant les fondements du système et en privilégiant par exemple le tirage au sort, les dysfonctionnements seraient évités. Mais tout cela peut-il résoudre le problème de fond ?

Si l’on admet que l’élection n’est en rien équitable, qu’elle n’est pas juste, et ne débouche sur aucune rationalité économique, en revanche, elle est bien à relier au pouvoir que certains souhaitent exercer sur d’autres. Le problème est dès lors ce pouvoir que quelques-uns recherchent puis s’octroient. Chez les Grecs de l’Antiquité, l’ostracisme était le fait de mettre à distance un individu dont on considérait qu’il était potentiellement dangereux pour les affaires de la cité, mais il désignait surtout la procédure de bannissement d’un homme politique dont on craignait l’ambition ou la puissance. Le souci c’est que nous n’en sommes pas encore là, voire même, nous nous en éloignons très certainement. Et je ne peux m’empêcher, pour terminer, de citer la définition de la démocratie que propose avec ironie Thibault Lecourt : « Dynamique au cours de laquelle une personne disposant d’un pouvoir délégué par la population se soustrait à cet impératif pour servir des intérêts autres que ceux pour lesquels elle a été désignée temporairement. »

Jean-Luc Roques

  Point de vue 11 :   Septembre 2017

On sait qu’actuellement environ 360 communes, en France, sinon plus, refusent l’installation sur leur territoire du nouveau compteur d’électricité de type « Linky ». Elles avancent que celui-ci porterait atteinte à nos libertés, qu’il serait dangereux pour notre santé. Aussi lorsque l’entreprise de distribution d’électricité, responsable de ce service public délégué par les collectivités locales, frappe aux portes des abonnés pour installer ce fameux compteur, certains édiles estiment qu’il est de leur devoir de les en empêcher. N’y aurait-il pas là une forme de résistance aux monopoles des grands groupes ? Ajoutons aussi le caractère énergivore de ce compteur, contrairement à l’ancien modèle. Il ne s’agit pas ici de dire si nous sommes pour ou contre ce compteur, mais de se demander comment en « bon père de famille » ces maires seraient capables de nous mettre à l’abri de tels risques.

Au quotidien, nombreuses sont les situations où des individus sont victimes d’atteintes à leurs droits et libertés. Prenons l’exemple des caméras de surveillance dont certains magasins sont équipés ou celui des radars qui contrôlent la vitesse des véhicules. Les feux dans les agglomérations indiquent qu’il faut s’arrêter au rouge, pour laisser passer d’autres véhicules, et circuler au vert. Les routes sont facteurs d’accidents corporels, ainsi que les voitures qui sont la cause de pollutions sonores et atmosphériques. Les guichets automatiques des banques scrutent les faits et gestes des consommateurs lorsqu’ils y retirent de l’argent. Les téléphones portables permettent non seulement de connaître l’emplacement de toute personne mais peuvent nuire à la santé des individus. Que dire de l’accès internet, il sait tout comme l’œil de « Big Brother », il peut être une forme d’addiction. Les médias, comme la télévision ou la radio, sont sources d’aliénation. Il faut donc bien admettre que tout le monde se fond dans la masse. Tout comme ces millions de téléspectateurs qui à la mi-temps des matches diffusés se rendent aux toilettes et tirent d’une seule main la chasse. On imagine aisément les conséquences sur le réseau d’eau et le diamètre adéquat qu’il faut prévoir en de telles circonstances. Aussi, les populations ne sont pas à l’abri de tels risques, le compteur Linky n’en est qu’un de plus.

Cependant, bon nombre de ces collectivités, paradoxalement, réclament à cor et à cri le haut, puis le très haut débit, le train à grande vitesse, puis à très grande vitesse. La plupart d’entre elles ne sont pas prêtes à renoncer aux zones d’aménagement urbain et leurs lotissements dédiés ; aux routes, et si cela est possible aux brettelles d’accès à l’autoroute la plus proche. Laquelle d’entre elles ne demande pas une rocade ou une voie de contournement du bourg qui détruira de nouvelles terres agricoles. Laquelle, en définitive, a fait le choix d’une entreprise locale de distribution d’électricité ? Les usagers quant à eux admettent de bonne grâce profiter de ces nouvelles technologies. Ils ne se privent pas de l’accès aux services publics de distribution d’eau potable, de ramassage des ordures ménagères, de diffusion de la radio ou de la télévision. Il leurs semble alors raisonnable d’en subir quelques désagréments.

Il apparaît alors que ces collectivités, plutôt avides d’innovations en tout genres, ont plutôt opté pour une espèce de « propagande à la carte » en contestant cette nouvelle génération de compteur. Et que ces élus « pseudo militants » accueillent par ailleurs sur leurs territoires des antennes relais de télévision et ne se soucient guère des incidences auprès des habitants. Ces derniers seraient-ils prêts à vivre sur un îlot et faire le choix de la sobriété ? On peut sérieusement en douter !

Corinne Berger

 

  Point de vue 12 :   Décembre 2017

De multiples rapports et études émanant d’officines, d’organismes, d’institutions, qu’ils soient publics ou privés, sont publiés quotidiennement. L’INSEE, par exemple, montrait récemment qu’il y avait un rebond de la croissance en 2017 soit plus 2,4 % par rapport à 2016. L’économie française aurait ainsi enregistré une croissance de 0,5 % du PIB au second semestre et celle-ci atteindra 1,6 % en 2017. Pour sa part, en 2015, en volume, la dépense de consommation finale des ménages augmentait plus fortement qu’en 2014. Elle contribuait pour 0,8 point à la croissance du PIB.

Toutefois, si certains rapports sont médiatisés, d’autres en revanche restent dans l’ombre, quant ils ne sont pas dénigrés ou oubliés. C’est en grande partie le cas du rapport de la FAO (Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture) de mars 2017, qui est passé sous silence. Si globalement 785 millions de personnes souffrent de la faim dans le monde, le rapport montrait que, 108 millions de personnes vivaient en situation d’insécurité alimentaire ou pire. Le problème était considérable puisqu’il y avait une augmentation importante par rapport à 2015 où 80 millions d’individus se trouvaient dans cette situation et à la fin de l’année 2017, cette insécurité devrait notoirement s’intensifier.

Déjà, considérons qu’il existe un « léger » hiatus entre ces éléments et les modes de vie que nous connaissons en France. En effet, chaque année dans l’hexagone, les français, qui ne meurent pas ou peu de faim, gaspillent dix millions de tonnes de produits alimentaires, dont 1,2 concerne de la nourriture encore consommable. Cela représente globalement vingt kilogrammes par habitants et par an. Au-delà de cette situation absurde, le coût global est de plus de dix milliards d’euros, et représente 15,3 millions de tonnes de CO2. Les détracteurs pourront dire que cette comparaison entre insécurité alimentaire dans certains territoires et surconsommation dans d’autres est assez fallacieuse, puisqu’il n’existe pas véritablement de vases communiquant entre les deux. Le fait de moins manger en France ne donnera pas plus à manger dans d’autres pays. Certes, on pourrait accepter cette remarque, sauf que le rapport de la FAO met en avant trois causes qui ne sont pas très surprenantes, mais qui devraient poser quelques problèmes à ces mêmes détracteurs. Les trois causes présentées par la FAO sont les conflits, la flambée des produits alimentaires, les anomalies climatiques.

On peut dès lors s’interroger sur ces différentes causes. Tout d’abord, si les conflits, de plus en plus intra-étatiques, sont difficiles à régler, ceux-ci ne se font plus avec des arcs et des flèches. D’ailleurs qui vend des armes à ces pays ? Les rapports d’Amnesty International sont sans ambiguïtés. La France fait partie des cinq plus grands marchands d’armes de la planète. En 2017, elle est même passée au 3e rang et pourrait devenir bientôt le second derrière les Etats-Unis. Ensuite, s’il existe depuis toujours des accaparements locaux de denrées alimentaires au profit de certains, qui aujourd’hui y gagne, voire qui provoque cette progression des prix ? Depuis, la dérégulation financière des années 1980, les matières premières sont accessibles aux banques et aux fonds d’investissement. La spéculation se réalise sur l’évolution des prix des matières agroalimentaires telles que le maïs ou le blé. Et ce sont ces banques d’investissement qui font grimper les prix des aliments, comme en France le Crédit Agricole ou AXA. Enfin, si bon an mal an tous les endroits de la planète polluent leur environnement, quelles sont les régions du monde qui favorisent le plus les anomalies du climat ? En millions de tonnes équivalents CO2, on retrouve la Chine, les USA, puis l’Union Européenne. Certes, pour se déculpabiliser on peut montrer que, si l’on pondère par habitants, se sont certaines monarchies du Golfe qui émettent le plus d’EGES.

Comme le suggérait déjà, il a quelques années, Susan George, L’effet boomerang risque d’être important, pour l’instant celui-ci n’est pas encore totalement revenu et reste accroché aux arbres des plus pauvres.

Jean-Luc Roques

 

  Point de vue 13 :   Mars 2018

Le groupe Orange est l'un des principaux opérateurs de télécommunications dans le monde. Orange est présent dans 21 pays d'Afrique et du Moyen-Orient et y génère 5,2 milliards d'euros de chiffre d'affaires. Il est aussi l'un des leaders mondiaux des services de télécommunications aux entreprises multinationales sous la marque Orange Business Services. Il est coté en bourse en France et aux États-Unis. Enfin, Orange est l'opérateur désigné pour le service universel qui prévoit « pour toute personne le demandant un raccordement fixe au réseau téléphonique, la fourniture d'un service téléphonique de qualité et l’accès à internet avec débit suffisant. »

Ceci étant dit, il paraît pourtant indéniable que la société France Télécom/Orange devient une entreprise pour qui la clientèle n'est plus la préoccupation principale et dont le but est de rémunérer ses actionnaires. Elle semble bien abandonner progressivement son statut de service public pour évoluer, hélas de plus en plus vite, vers des activités centrées sur une économie strictement libérale. Elle est, dans ce sens, davantage axée sur la connectivité des centres urbains au détriment des zones rurales qui demeurent encore trop souvent le parent pauvre de l'intégration territoriale avec une indéniable négligence dans l'entretien des supports (poteaux téléphoniques dégradés, réseaux souterrains à l’abandon). Cela ne peut amener qu’à nous interroger sur les finalités d'Orange : un service téléphonique basique mais efficace pour tous les usagers, surtout les plus âgés, ou un Internet très performant réservé à une élite branchée ?

A cela, il faut encore ajouter la difficulté de joindre un personnel autre que par une plate forme téléphonique anonyme et distante en cas de problème technique. Cet exemple particulier ne tend-il pas à montrer que notre société mercantile privilégie systématiquement la rentabilité au détriment du consommateur lambda commercialement peu attractif mais qui présente cependant le double intérêt de faire partie d'une clientèle captive peu apte, du fait de son âge ou de son isolement, à faire jouer la concurrence et qui, de surcroît, par lassitude ou renoncement fataliste répugne à faire valoir ses revendications. D’autres exemples, non exhaustifs, illustrent le peu de cas que font certaines sociétés vis-à-vis de leur clientèle. Il faut ici impérativement dénoncer la redoutable pratique des « centres d'appel » largement décentralisés dans des pays de main d'œuvre sous-payée qui déshumanisent la relation de service et/ou découragent le client peu aguerri par des délais d'attente interminables ou des renvois kafkaïens d'un service à l'autre. Une des plus caricaturales en ce domaine est sans conteste la société Canal+ qui accorde sans difficulté ses abonnements par téléphone mais rend paradoxalement extrêmement complexe leur résiliation par ce biais téléphonique, ce qui ne semble pas loin de friser l'illégalité.

Plus largement, ces quelques situations emblématiques posent un problème plus général, celui de savoir si les pouvoirs publics continuent de privilégier les activités et les régions les plus attractives parce que bien intégrées au système urbanisé et mondialisé et ce, au détriment des régions périphériques qui le sont peu, mal ou pas du tout (persistance de trop nombreuses zones blanches). Ce qui implique de ne raisonner que dans une perspective de rentabilité immédiate, laquelle est bien évidemment le critère unique et implacable de toute entreprise capitaliste, mais aussi hélas, semble bien devenir celui des services publics.

Comment alors, dans cette logique perverse, pouvoir espérer revitaliser ou dynamiser de façon durable ces tissus ruraux sans y maintenir ou y installer les services les plus essentiels à la santé, la culture et l’économie ?

                                             Pascale Berger

 

  Point de vue 14 :   Juin 2018

 

Une ville a construit sa renommée sur la tomate. Une fixation qui n’a aucune raison d’être, car partout en France, elle est produite. Initialement de couleur jaune, puis rouge, elle est d’un potentiel de plus de 10.000 variétés polychromes et multiformes. Ce fruit associé au soleil, cette « solanée » a investi des lieux moins propices à sa croissance. Cette pomme d’amour, appellation occitane, pousse hors-sol. Deuxième plante commercialisée sur cette planète, sa production a voulu s’extraire du cyclique et, s’inspirant de l’industrie, adopta le linéaire. L’Empire de l’or rouge(1), qui vient de paraître, révèle ce mode de production mondialisé. Les incidences affectent tout (systèmes productifs, fraude, santé, conditions de travail, crises migratoires, corruption). Summum d’opacité d’un aliment banal : la sauce tomate.

Le système hors-sol est un symbole de l’ère industrielle. Apparu voici quatre décennies, plus de 80 % des tomates fraîches se retrouvent sur le marché selon ce procédé cultural. L’enseignement agricole fit sa promotion en affichant son caractère novateur, modèle d’une agriculture de qualité. Un ouvrage de vulgarisation expliquait dès sa première leçon : Le sol est un support. Il ne manqua qu’un coup de pouce pour lancer l’innovation devenant la norme. Subventionnées jusqu’à 70 % des coûts d’installation, les campagnes virent se couvrir de serres. Elles sont badigeonnées l’été d’une substance chaulée à fort potentiel accrocheur afin d’éviter les coups de chaleur occasionnant des effets brûlants pour les apex des végétaux. En automne, une cohorte de balayeurs sont remplacés par des robots. L’hiver, de grandes cheminées crachent leurs fumées blanchâtres masquant le CO2. La tomate est exigeante en chaleur et son zéro de croissance est à 12°C. Des études ont pourtant montré que le coût énergétique de production par kilogramme était déficitaire.

Les  systèmes de récupération des lixiviats liés aux substances nutritives ainsi que l’eau de pluie sont inexistants. L’évacuation s’effectue dans des fossés imperméabilisés par du plastique qui sous l’effet des ultraviolets et infrarouges se détériorent et laissent s’infiltrer l’eau chargée d’éléments nutritifs non absorbés. La majeure partie part dans un puisard. La comparaison sol/hors sol de la consommation d’eau par kilos produits en référence au modèle dominant conventionnel ne prend pas en compte ce problème. En ce qui concerne les valeurs organoleptiques des produits, les études montrent que les consommateurs sont floués. Les taux de vitamines ou de lycopène sont en deçà des productions en pleine terre. La matière sèche est basse même si l’adaptation d’anciennes variétés est d’actualité. Quant au goût ?

Enfin, ces usines exploitent la main-d’oeuvre. L’absence de syndicats, excluant les modalités d’application du droit, favorise l’illégalité et certaines structures s’y complaisent. Deux ans de lutte, pour obtenir des chaussures de sécurité, des protections contre les produits de traitements, des casques lors de travaux de force, une prise en compte d’un temps effectif de pause. Deux ans de revendications pour éviter la récupération immédiate de jours fériés sans compensation d’heures supplémentaires, les passe-droits lors de l’absence de prise de congés annuels afin d’obtenir un CDI, le non suivi d’accident ou de malaise par faible anticipation caniculaire d’horaires différés, les fins de contrats non négociées entraînant une prise en charge différée des indemnités de licenciement. De 60 à 70 % des salariés sont des femmes, ce qui perpétue la tradition, car tel était la tendance chez Heinz, la première firme qui a mis en place le travail à la chaîne.

Rémi Roussille

 

(1) Jean-Baptiste Malet, L’Empire de l’or rouge, Paris, Fayard, 2017.

 

  Point de vue 15 :   Septembre 2018

Les biens « communs » ou « communaux » peuvent être constitués de bois, de pâturages et de terres à vocation agricoles ou pastorales. Et l’affouage est la possibilité donnée par le code forestier  à un conseil municipal, afin que celui-ci réserve une partie des bois de la forêt communale pour l’usage domestique des habitants. Mais que se passe-t-il lorsque la demande de ce bois de chauffage devient trop importante et que la forêt n’a pas le temps de se régénérer ? Ou dit autrement, que se passe-t-il lorsque la demande augmente et que dans le même temps la quantité de bois diminue ? Cet affouage peut alors devenir la hantise des élus et susciter de multiples convoitises. Les bois dits « sectionnaux » ne sont-ils pas dès lors un enjeu pour les collectivités locales, les élus et les habitants ?

L’affouage est partagé à raison d’une coupe par foyer. Généralement, les personnes admises répondent aux critères de posséder, ou d’occuper, un logement fixe, réel, dans la commune et de se chauffer aux bois. Ainsi, les lots de bois sur pied sont répartis à superficie égale entre les inscrits, par tirage au sort. La municipalité fixe chaque année le prix de la taxe d’affouage. L’exploitation se fait soit directement par le bénéficiaire, soit par une entreprise agréée de son choix ou par un exploitant forestier voté par le conseil municipal. La contrainte principale est que l’affouagiste ne peut vendre le bois qui lui a été délivré, et doit l’utiliser pour sa consommation personnelle. L’application de ce règlement, sous la responsabilité des membres d’une commission appropriée, prévoit, outre les conditions d’attribution de ces coupes de bois et la surface de bois délivrée aux affouagistes, les dates de début et de fin d’inscription, les délais d’exploitation des lots et d’enlèvement des bois.

Les problèmes surviennent lorsque la mairie, propriétaire des biens, sans en avoir ni l’usage ni la jouissance, se trouve confrontée à d’anciennes coutumes. Ces « sectionnaux », en effet, n’appartiennent pas ici au domaine public de la commune, mais sont plutôt des biens faisant partie du domaine privé de celle-ci. Le « sectionnal » constitue donc la « propriété collective des habitants », et un bien qui n’appartient à personne en particulier. L’affouage, ou le bois de chauffage, n’est pas pour autant un droit pour les habitants car seul le conseil municipal peut décider d’organiser ou non une coupe affouagère. Des conflits peuvent alors naître car on se retrouve avec d’un côté, la collectivité publique qui revendique ce foncier et de l’autre, des habitants qui ne souhaitent pas le partager outre mesure. Les premiers avancent que ces bois doivent profiter à l’ensemble des habitants de la commune, tandis que les seconds prétendent avoir sur ces biens, un droit réservé, parce que cet affouage, disent-ils, est ancestral. Et d’ajouter que dans ce cas, il ne peut profiter qu’aux anciens ou à ceux qui y sont inscrits depuis longtemps.

On voit par là, que lorsque la ressource se fait plus rare, des tensions peuvent ressurgir. Anciennement, le seigneur local accordait une concession gratuite à la communauté des habitants, mais il le faisait essentiellement pour les pauvres. Lorsque les communaux furent mis en place cela permettait aux plus déshérités de survivre. Or, dans notre cas, ce n’est pas toujours le moins riche qui profite de l’affouage, mais plutôt, pour la plupart, des habitants qui par ailleurs possèdent des forêts. Le principe ici étant pour ces derniers, de conserver leurs propres ressources en bois, tout en profitant des communs qui à l’origine ne leur étaient pas destinés.

 Art. L 243-2 du nouveau code forestier (anc code art. L 145-2).

Corinne BERGER
 

 

  Point de vue 16 :   Décembre 2018

 

L’univers a environ quatorze milliards d’années. Des étoiles primitives ont explosé, libérant une poussière de matière (carbone, oxygène de fer, silicium). Il est en expansion et les galaxies s’éloignent (les atomes restent de la même taille). La gravitation remodèle la matière libérée. Il y a quatre milliards et demi d’années, Soleil et Terre se sont formés à partir de cette poussière et de l’hydrogène primitif. La vie a débuté il y a trois milliards d’années par des êtres unicellulaires. Puis celle-ci a évolué, aboutissant aux arbres et aux animaux.

Cette évolution ne s’est pas faite sans heurts, mais avec une prolifération d’extinctions. La géologie montre qu’il y a eu cinq extinctions, dont la dernière date de soixante millions d’années (disparition des dinosaures). Les biologistes admettent que, depuis cent ans, la moitié des espèces connues ont disparu. Si les cinq premières disparitions avaient des causes naturelles, la sixième coïnciderait avec le développement de l’industrie. L’observation de la température montre un réchauffement de la planète et préoccupe. Cette augmentation va produire une montée des eaux par dilatation des océans et fonte des glaciers. J’ai une question brutale : La disparition de l’homme fera-t-elle partie de la sixième extinction ? Je ne me fais pas de souci pour les mouches, les scorpions ou les araignées, mais je suis plus inquiet pour les oiseaux, les mammifères ou les vers de terre qui sont des jardiniers discrets et rendent la terre fertile et poreuse. Nos ingénieurs, créant des voitures électriques, des lampes qui consomment moins, des micro-ordinateurs, seront-ils capables de résoudre ces problèmes ? L’humanité survivra-t-elle ? C’est possible mais pas certain. Le recyclage serait une solution contre l’épuisement des ressources et la pollution. Malheureusement, nos déchets ne sont recyclables qu’à 50 %, ce qui ne fait que reculer la disparition des ressources de quelques centaines d’années.

On pense que la croissance résoudra les problèmes, mais elle ne fait que diviser les populations en très riches (en petit nombre) et très pauvres (en grand nombre). Erreur de calcul que de penser qu’une croissance infinie est possible dans un monde fini. Rentabiliser l’investissement financier provoque la destruction. Une propriété du vivant est l’augmentation de la diversité avec le temps. Elle est menacée par l’activité bancaire. Pour un banquier, il est plus rentable d’investir dans une ferme de mille vaches que dans cent fermes de dix vaches. Il réduit la diversité des fermiers de cent fois. Les traditions sont utiles dans les boutiques de souvenirs pour touristes, mais elles ne résoudront pas les problèmes de diversité du futur. Construire un enseignement pour le futur est un challenge pour la survie de l’humain. La diversité des cerveaux ne nécessite-t-elle pas une diversité de l’enseignement ?

Le physicien Enrico Fermi posait la question : « Mais où sont les extraterrestres ? » Vu le nombre de planètes dans l’univers, il est probable que des millions de civilisations existent encore. Alors, pourquoi ne les voit-on pas ? Soit elles sont super écologiques et ne veulent pas réduire la diversité de l’univers. Soit elles ont épuisé leurs ressources avant d’avoir pu conquérir l’espace. Le paradoxe de Fermi peut orienter notre réflexion. La science peut engendrer des théories fausses, mais aussi les moyens de les corriger. Les anciens ont parcouru un long chemin utile pour comprendre le monde, mais il reste de multiples mystères. Ce sont ces mystères qui doivent éveiller notre curiosité pour permettre de développer la diversité de nos cerveaux. Face aux robots et algorithmes qui nous envahissent, toutes les acquisitions de notre cerveau doivent être réveillées. Le câblage de celui-ci est antérieur à l’apparition de l’homme et, sans cette diversité, nous disparaîtrons en moins de mille ans.

Yves de Ribaupierre